15.8.06

Bonnie and Clyde – Act 3.

(so, this post contains one explicit scene, OK ?)



B.O. : Gypsy woman, by Muddy Waters


Three.
Croyez-moi, à l'intérieur l'envers valait foutument l'endroit. Une grande salle décorée comme pour une communion solennelle, des tables aux nappes à carreaux oranges et blancs, un grand bouquet sur chacune et cette femme au visage doux et enjoué qui a presque couru pour nous accueillir, je veux dire : surtout quand elle a vu que Bonnie m'accompagnait, évidemment.
– Oh, mais vous en avez une belle jupe, dites donc ! qu'elle lui fait.

Bon, vu comme c'était parti, et patati, j'ai laissé les deux papoter entre elles, et patata, et j'en ai profité pour aller jeter un œil sur les alentours – mais pas l'ombre d'un képi dans les buissons, je vous rassure. Je suis revenu mais pfff… Bref, on a tout juste commencé à manger trois bons quarts d'heure plus tard, et c'est exactement le moment qu'a choisi le barbu pour se pointer.

Lui, d'entrée je l'ai pas capté. Vous voyez Jim Morrison vers la fin de sa vie, gros, fatigué, bouffi ? Eh ben : fallait croire qu'il avait un petit frère, et que ce dernier venait brusquement de débarquer parmi nous. Il portait un vieux gilet déchiré, un appareil photo en bandoulière, des bottes tâchées comme s'il avait dû traverser des champs entiers de lisier pour arriver jusqu'ici, et une forte odeur de vinasse, de sueur et de saleté mêlées est venue se mettre à me chatouiller l'odorat à mesure qu'il s'approchait. Quand il a ouvert la bouche, les égoûts de Chicago à côté, c'était que dalle.
– Une petite photo ? il a demandé d'une voix éraillée.

Ses yeux fouillaient la salle dans toutes les directions, des petits yeux de fouine qui ont soigneusement évité de me regarder.
– Non merci, j'ai répondu, soucieux de le voir se barrer rapidos.
– Tiens, mais… Pourquoi pas ? a demandé Bonnie.
– Parce que, j'ai fait. Merci, j'ai dit au gars.
– Je me permets d'insister, a fait l'autre.
Sans charres, il puait comme dix tanneries réunies, et ses mains étaient couvertes d'écorchures même pas soignées dont je doutais fort qu'elles lui viennent de ses activités photographiques. Bonnie m'a lancé son petit regard de biais – celui qui me tourneboulait les sens, celui-là.
– Bon, ça va, j'ai lâché. Juste une !


C'est donc comme ça qu'a été prise cette célèbre photo. Oh, je sais que vous l'avez tous vue, j'en rajoute pas. On est attablés tous les deux autour d'un plat de crustacés, moi j'ai cet air béat à moitié masqué par le pot de fleur et Bonnie ce sourire mystérieux, je dois avouer que cette photo a beaucoup contribué à notre légende. J'ai payé, et contemplé le polaroïd.
– C'est quand même cher pour ce que c'est, j'ai dit, et si j'avais su ce que ce cliché allait nous valoir, j'aurais fermé mon clapet, c'est sûr.


Quand j'ai relevé la tête, Bonnie était debout, les cheveux défaits et le corps en émoi, belle comme une princesse. Et le barbu la tenait devant lui un revolver à la main.
– Lève tes mains ! il a dit méchamment.
C'est comme si dix gyrophares s'étaient mis à clignoter autour de moi. Merde, comment j'avais pu me faire surprendre à ce point ? Est-ce que c'est l'amour qui me ramollissait ainsi le cervelet ? Est-ce que tout bonnement je vieillissais ? Une chiffe molle, qu'il était maintenant, le Clyde ! Une femmelette ! Je me souviens avoir levé les bras sur un nuage, puis j'ai vu l'autre lâcher Bonnie et s'avancer vers la patronne.
– La caisse ! il a gueulé.
La femme n'a rien dit ; seule, un bref instant, l'ombre d'un sourire s'est inscrite sur son visage. Elle a jeté un coup d'œil derrière elle, et elle s'est pliée en deux.
– Jonathan ! elle a crié.

Le barbu s'est affolé ; sans réfléchir il a tiré. C'était un amateur – ce que je pensais depuis le début. La femme s'est effondrée par terre sans un mot, sans une plainte, et Bonnie s'est évanouie en même temps. L'autre s'est précipité derrière le comptoir, a balancé son poing dans la caisse enregistreuse et a commencé à enfourner les billets. Puis il s'est retourné vers moi.
– Vide tes poches, il a fait avec les yeux d'un forcené.

Sur sa chaise Bonnie ne bougeait plus. J'ai fait le vide dans ma tête, et soupesé le pour et le contre, j'avais surtout la rage, évidemment beaucoup de pour, si j'avais tenu ce fils de garce entre les mains je l'aurais réduit en morceaux, et pas énormément de contre, je ne suis pas le héros que vous croyez, ouais, en morceaux. Alors j'ai jeté mon larfeuille sur la table, en moi les images défilaient à toute blinde, une tempête et puis là, il y a une justice ; là, il y a un grand éclair bistre qui a surgi de la cuisine et sauté à la gorge du type.

J'en ai eu la chique coupée d'horreur. Le barbu n'a pas eu le temps de faire un geste : il a écarquillé les yeux sous un flot écarlate qui a jailli comme un torrent de sa poitrine, c'était presque amusant, on aurait dit qu'il avait une cravate de poil autour du cou – seulement cette cravate était comme assoiffée de sang, vous pigez ? Le gars est tombé avec un bruit sourd et l'énorme Jonathan n'en avait pas fini avec lui ; sans faire de bruit j'ai chargé Bonnie sur mon épaule, direction la voiture et j'ai pas mis longtemps pour démarrer, des bornes et des bornes j'ai mis entre le doberman et nous.


(à suivre)...

9 PETIT(S) COMPRIMÉ(S):

Blogger Telle a écrit...

Ce qui m'a stupéfaite, c'est le "à suivre". Vraiment ?

Allez, au dodo, bonne nuit ma conteuse-raconteuse préférée.

15/8/06 12:10 AM  
Anonymous madame proprette a écrit...

J'enrage de m'endormir juste avant la parution nocturne. Mais le matin, quel plaisir de te lire! Un seul regret: c'est trop court à mon goût. J'en lirais des pages, des histoires racontées comme ça. Et en plus, ça me rend d'humeur joyeuse pour la journée ...
Vite demain, la suite!

15/8/06 7:54 AM  
Blogger Asterie a écrit...

Ce qui est cool c'est que l'on peut lire en écoutant le blues, j'adore j'ai tout relu pour avoir l'ambiance :)

15/8/06 8:02 AM  
Blogger bricol-girl a écrit...

Le matin avec le café, un bon égorgement n'est pas fait pour me déplaire.
A demain pour la suite.

15/8/06 8:52 AM  
Blogger tirui a écrit...

je m'attendais à une scène explicite... de sexe, mais c'était pas vraiment ça, en fait !
(heureusement que j'ai pas lu ça hier soir avant de dormir, j'en aurais fait des cauchemars, dis donc, moi qui déteste les gros chiens assoiffés de sang)

15/8/06 10:16 AM  
Blogger Roger a écrit...

Tu savais déjà bien faire parler tes souvenirs. Tu sais aussi bien faire parler le sang...

15/8/06 1:38 PM  
Anonymous Saoulfifre a écrit...

Alors, elle vient, ta daube, Hermann ?

Ce qui est sûr, Anitta, c'est que ta prose n'en est pas q8^o !

15/8/06 10:38 PM  
Blogger Maurice a écrit...

Le barbu lui a explosé la citrouille à la patronne ?

16/8/06 11:29 PM  
Blogger brigetoun a écrit...

mon palpitant affolé je continue - parle rudement bien le Clyde - ou écrit ...

17/8/06 6:26 PM  

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