11.8.05

La reine Christine.

Mais comme dit Mylène Farmer, il n'est jamais bon de se lamenter sur son sort. Car, durant cette période, il y eût également de longs moments pendant lesquels ma sœur disparaissait corps et biens, comme ça, sans prévenir, et notre appartement devenait alors aussi désespérément morne et silencieux qu'une paillote des hauts plateaux du Guatémala après le passage d'un ouragan. La musique ne résonnait pas à tue-tête lorsque j'en franchissais le seuil, ma Louloute ne mettait plus autant d'entrain à faire ses devoirs, et même Franck était tout surpris le matin de trouver ses rasoirs à leur place dans la salle de bains. Bigre.

Ces matins-là il se levait le premier, comme d'habitude, et le sort voulait que ce soit justement en ces occasions-là que son gros orteil heurte violemment le cendrier planté au milieu du salon ; depuis la chambre je l'entendais étouffer un juron. Il allumait la lumière, et découvrait alors un canapé déserté par son occupante, le duvet de la demoiselle roulé en boule dans un coin.

Et tant sur la table de la cuisine que la porte du frigo, rien, nada, que dalle ; pas le moindre post-it, le plus petit mot d'explication.

Evidemment, je vous parle d'un temps que les moins de dix ans ne peuvent pas connaître ; un temps où n'existaient ni SMS, ni textos, ni musique d'attente sur ces répondeurs d'où personne ne vous rappelle jamais ; un temps où l'on savait donner du temps au temps – où les portables n'étaient pas encore insupportables. Oui, en vérité je vous le dis : un de ces prochains jours, l'humanité vous jugera pour vos crimes, M. Bell.

Donc, elle disparaissait quatre ou cinq jours d'affilée sans donner aucune nouvelle, et un soir, toc toc toc, devinez qui est là ?, elle réapparaissait comme une fleur et si rien ne s'était passé.
– Qu'est-ce qu'elle est froide, la pluie anglaise, elle râlait.
Je sais bien que je me mêlais de ce qui ne me regardait pas, mais je m'estimais responsable d'elle, vous voyez ? Et j'étais au moins sûre que "notre cousin" n'était pas la réponse que j'obtiendrais.
– Quoi ? Mais… Chez qui t'as dormi, d'abord ? je demandais.
– Oh, des copains, éludait-elle d'un geste de la main. Une fille, un gars… Je les ai rencontrés sur la digue, l'autre soir.

Bon, j'ai déjà dit combien j'aimais l'Angleterre et les Anglais, tout ça, mais de ce côté-ci du Channel des Anglais je n'en connais guère que deux espèces : ceux qui viennent acheter de l'alcool (non sans avoir dûment testé la marchandise qu'ils vont charger ras le coffre de leurs voitures) et ceux qui viennent acheter une maison, quand ce n'est pas le lotissement tout entier (je sais, je caricature peut-être un peu, mais j'aimerais vous y voir). Et les amis de ma sœur avaient beau être sympathiques au possible, ce n'était jamais dans les études de notaires qu'elle les rencontrait…

Et puis il était d'autres soirs, plus à son image, où je faisais d'abord prendre son bain à Louloute, la couchais, me préparais un plateau TV et m'apprêtais à passer la soirée devant un bon film ; las, elle débarquait l'air de rien, me claquait deux bises sonores sur la joue et picorait un truc dans mon assiette ou courait se découper une tranche de potjevleesh dans le frigo. A ce moment-là, je portais généralement ce T-shirt XXL qui me descendait jusqu'aux genoux et assurait l'essentiel de mon charme passé 21 heures.

Elle prenait une douche, et en ressortait les cheveux en tous sens.
– Franck est pas là ? elle demandait, la tête sous la serviette.
– Hé non, je faisais. Il a dû partir à Pantin…
– Habille-toi, qu'elle me lançait. Je t'emmène à une soirée de feu !
Pour toute réponse, je montais le son de la télé.
– T'as entendu ? insistait-elle.
– Et Louloute ? je répliquais. Tu crois que je vais la laisser toute seule ici, peut-être ?
– Mais non ! elle répliquait. On n'a qu'à appeler la nounou, c'est pas grave !

Avec elle, rien n'était jamais grave. Même appeler la nounou – une lycéenne vaguement parente d'une collègue de boulot – au dernier moment. Et comme je ronchonnais tandis qu'elle s'approchait du téléphone, elle trouvait encore moyen de se moquer de moi.
– Au fait, elle demandait. On ne t'a jamais dit que t'étais super-sexy dans ton t-shirt ?
– Non, je répondais sans me méfier.
– Tu m'étonnes, elle rigolait. Et c'est pas prêt d'arriver ! Ha ha !

Showtime ! Si pour les gens de mon âge, faire la fête signifiait aller se trémousser dans une boîte de nuit de l'autre côté de la frontière (ce en quoi quelques accidents devaient nous refroidir les sens), pour la génération de ma sœur ça semblait surtout vouloir dire se retrouver dans des entrepôts frigorifiés où une foule d'artistes en tous genres grignotaient des Tuc tout en buvant de la bière et en écoutant de la musique très fort.
Bon, il y avait aussi quelques m'as-tu-vu.
– Salut ! Je suis musicien, je joue dans… [nom incompréhensible].
– Super, je faisais. Et vous faites des disques ?
– Non, pas encore… Pour l'instant on répète, on joue dans les bars. Vous connaissez le rock industriel ?
– Bien sûr, je répondais. C'est eux qui font la sono lors des manifs du 1er mai, c'est ça ?

Showtime ! Dans ces soirées, tout le monde semblait connaître ma sœur. C'étaient des "Christine" par ci, des "Christine" par là, ou des verres qu'on nous glissait dans la main sans même qu'on fasse un geste et des briquets qui brillaient de mille feux dès qu'on portait une cigarette à nos lèvres. Elle était la reine, pas seulement auprès des gens de son âge ; parfois, il m'arrivait de retrouver des copines ou des copains de classe qui peinaient visiblement à se souvenir de mon prénom, mais qui par contre ouvraient des yeux comme des bigmacs lorsqu'ils faisaient la relation entre elle et moi. Et je ne savais pas si je devais me rengorger ou me renfrogner.
– Quoi… C'est ta sœur ?
– Nan je suis sa mère, je faisais, l'œil maussade. Et tu disais, après ton divorce, t'as fait quoi alors…?

Showtime ! Ces soirs-là c'était open-bar sur toute la ligne. Parfois il s'agissait de vernissages, parfois de fêtes sans autre raison que le retour d'un membre de la bande ou son départ pour Amsterdam, Bruxelles ou Paris ; à dire vrai, ce n'étaient guère les occasions qui manquaient pour investir les friches du port, dégotter deux-trois canapés branlants dont même Emmaüs n'aurait pas voulu et faire le plein de cacahuètes – au matin, chacun repartait avec un rhume ou une bronchite et la sensation rare d'en avoir été…


[Surtout, ne vous fiez pas à l'ironie de mon propos. Je donne peut-être l'impression de me moquer, mais elles me manquent un peu, ces soirées. Parfois, je me dis que je devrais me payer le culot d'y retourner. Qui sait, peut-être qu'on m'y reconnaîtrait ?]

Le lendemain, j'allais bosser avec une tête de hamster ; et pas sitôt calée derrière mon poste, un chef aux bajoues rougeaudes prenait un malin plaisir à venir faire tourner ma roue. Miséricorde ! Dans toute la région, il n'y avait qu'un seul abruti qui ignorait qui était ma sœur, et j'étais tombée dessus. Showtime !




(photos X)

7 PETIT(S) COMPRIMÉ(S):

Anonymous nam-nam a écrit...

on t'as déjà dit que t'étais sexy dans ton blog?

11/8/05 10:25 AM  
Blogger Maurice a écrit...

On pouvait se trémousser comme tu dis dans une ambiance terrible et boire pour pas cher à l'époque.

J'en ai malheureusemnt connu quelques uns qui ne sont jamais revenus de l'autre côté de la frontière... Je ne conduisais pas ce soir là et je me suis retrouvé au milieu d'un champ de chicorée.

Ca refroidit. Pendant un temps... Dans la vraie vie je mets mon clignotant quand je double.

Maintenant les seuls excès que je fais, c'est sur GT IV, avec zéro gramme. Et ouais ! C'est quand tu veux !

:)

11/8/05 2:16 PM  
Blogger Vroumette a écrit...

Une méga teuf. Yahou, Bon quand tu veux Anitta on fait une grande fiesta pour te remémorer tes soirées de débauche.

11/8/05 2:27 PM  
Blogger luciole a écrit...

j'adore ta façon d'écrire!!! sans flatterie! j'adore vraiment! Ya un truc à la fois débonnaire et investie... A part ça, J'avais une salle de répétition dans un squatt pendant cinq ans, c'était mon lieu de travail, on y avait pas de chauffage l'hiver et même si c'est à Nice c'est rude, et on pétait de chaud l'été. C'était une ancienne caserne, la mairie nous a viré et le lieu à été détruit. Il y a eu quelque fiesta, où les étudiants de la fac d'à côté venaient se frotter au monde des artistes under ground. ça me faisait rire, parce que les artistes under ground de Nice, ils ne le sont pas par choix, mais parce qu'on leur donne pas les moyens de faire autrement. Mais c'est vrai que quelques uns se la pétaient... Voilà, ton texte m'y a fait penser. des bises.

11/8/05 8:04 PM  
Blogger Ally a écrit...

Quelle vie de debauche ! ;o)

11/8/05 10:05 PM  
Anonymous nadine a écrit...

merci pour ton adresse,je suis contente de l'avoir retrouvée sans devoir chercher...
la paresse,c'est le privilège des années sans doute...je te comprends pour la nostalgie passagère,mais tu vois,ce doit être cette même paresse qui me rend pantouflarde...
autant je n'aime pas prendre la décision de bouger,autant,une fois que je suis dehors,pourtant,je ne rentre plus,mais moi,j'y suis ,du côté de la frontière,donc,je ne dois pas aller loin...
d'autant plus que j'ai l'habitude d'aller travailler à la Panne,et que je n'ai que 24 km à faire pour y arriver..;
chouette site que le tien,on a l'impression qu'on discute avec sa voisine ,de tout et de rien,devant les fleurs du jardinet avant...
merci pour tout
amitié
Nadine

12/8/05 1:23 AM  
Anonymous del4yo a écrit...

potjevleesh?

Haaaaa nostagie...Et pourtant je ne mange pas de lapin. Ta soeur me rappelle une copine realisatrice de choc qui avait installe, entre deux deboires non mystiques, un banc de montage et quelques acteurs au milieu de mon salon.


Les acteurs je dit pas non, mais, le banc de montage?

13/8/05 1:43 AM  

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