26.1.06

Si maman si.

et voilà comment, des mois plus tard, s'achèverait sa vie de famille rhalala-plan-plan, devoirs à la maison, moules-frites du samedi, l'épicerie un dimanche sur deux, et les bagarres avec sa sœur Béa, les sombres complots des deux grandes autour de l'Enfant-Roi, et qu'une nouvelle ère commencerait pour la miss Anitta – mais ça, vous le savez déjà, le studio du garage après trois petits tours à la fac, tout ça, tout ça

non que son père n'appréciait pas Bob Marley (c'est plutôt elle qui se dirait, à la rentrée suivante, qu'ils n'avaient définitivement pas la place et pas le temps pour se parler, pas là, pas maintenant en tout cas), et non qu'il la ficherait dehors ; disons qu'elle oublierait de revenir, un week-end et puis le suivant, et puis un autre encore derrière, et pour finir, malgré les coups de téléphone affolés et les messages que lui rapportait sa frangine, plus rien – hormis les paniers de nourriture et de linge repassé que lui faisait parvenir sa maman –, plus rien pendant toutes ces années

alors jetons un coup d'œil, voulez-vous ? ouvrons la porte qu'elle claquerait en se retenant de hausser les épaules, entrons dans le salon-bibliothèque, les exemplaires de L'Humanité Liberté Révo posés sur la table basse et le canapé, le papier peint semblable à tous les papiers peints, le bureau de sa mère à côté de la télévision avec la machine à coudre en dessous, et la grande table style et les six chaises assorties à l'autre bout de la pièce, achetées en promo chez Congo, qui venait d'ouvrir

(remarquez, peut-être qu'il venait de la Gamif, ce salon)

allez, faites comme chez vous, observez les photos punaisées sur le mur au dessus du bureau, Rosa Luxembourg, Louise Michel, Frida Kahlo, Elsa Triolet et celles que j'oublie, regardez ces livres qui traînent (Le deuxième sexe, Ainsi soit-elle, Les mots pour le dire ou Le repos du guerrier, là encore j'en oublie) sous les tracts du Parti, dépliants du Planning familial, brochures d'information des cours d'alphabétisation, pv des réunions de parents d'élèves

que voulez-vous, mettons que la mère, et son tempérament rétif aux arrangements (si forte dehors, si fragile dedans), n'avait peut-être aucune propension à jouer les chefs de bande, mais possédait au moins cette capacité à s'indigner et entraîner les autres derrière elle (n'était-elle pas devenue quasi naturellement la directrice de l'école ?), et hop, manif ou pétition, tous derrière et elle devant, parfois même bras dessus bras dessous avec son homme, même si, à la maison, face à son mari gigantesque, elle ne la ramenait pas, ou disons pas autant

(ah maman si, si maman si, si tu avais su trouver à ce moment-là les mots pour lui parler, ah maman si, peut-être que…)

pardon oh mais pardon je manque à mes égards, un petit tour dans la cuisine vous siérait-il ? servez-vous, il y a de la bière au frigo, ce frigo sur lequel sont entassés d'autres papiers, fouillis innommable dont émerge ce cahier par lequel ils se parlaient si je puis dire, je rentrerai tard, je suis à la mairie, je reste à l'école ce soir, n'oublie pas d'acheter le pain, si vous préférez un verre d'eau l'évier est devant vous, admirez-le cet évier pendant que vous y êtes, ce foutu évier en inox, j'en connais toutes les bosses, pensez un peu à toutes ces semaines de bagne vaisselle que j'y ai faites

non ne restez pas derrière moi, et ne touchez pas les disques s'il vous plaît, ça c'est la chasse gardée du maître de maison, oh la la le crime de lèse-majesté que vous avez failli commettre, me croirez-vous si je vous dis qu'aujourd'hui encore j'ai du mal à les sortir de leurs cartons ?

(faudrait déjà que tu rachètes un tourne-disques, ma pauvre)

par ici s'il-vous-plaît, empruntons maintenant l'escalier, attention le balcon est interdit aux enfants, la balustrade est fragile, oui moi j'y vais mais moi j'ai le droit, je la connais par cœur cette petite mezzanine d'un mètre carré, je m'y cachais pour regarder la télé en douce, allongée sur le bout de couverture qui faisait office de tapis, et pourquoi fallait-il toujours que Béatrice me dénonce ou que Christine me rejoigne en faisant du bruit ?

bon, pour les chambres excusez-moi, je peux vous montrer celle de Christine, ses posters OK Magazine et sa collection de peluches, si vous me promettez de ne pas vous moquer je peux même vous ouvrir la mienne, oui l'affiche d'Amadeus c'est moi qui l'ai choisie, et la photo de Bette Midler dans The Rose aussi, maintenant celle de Béa c'est la suivante à droite et la leur c'est la grande au fond du couloir, à côté du bureau, non je ne vous accompagne pas, soyez gentils, allez les voir sans moi

allez zou, un petit tour par la salle de bains, ha ha je me souviens, c'est là qu'un jour elle nous a prises à part Béa et moi, pour nous expliquer que la pilule ne devait pas être un problème, écoutez-moi bien les filles, il ne faudra rien dire à votre père, et ça m'avait fait drôle, moi je voulais bien la prendre la pilule si ça lui faisait plaisir, mais entre nous ç'aurait été pour quoi faire ? ce qui me manquait à cette heure, c'était la matière première

(Béa n'avait pas ce genre de soucis, mais elle n'avait pas attendu ma mère non plus)

voilà, eh oui la visite est déjà terminée, non ce n'était pas le Palais des Mille et une nuits cette maison, juste un logement de fonction dont je me souviens encore des moindres pièces, et cette odeur de moisi qui vous prenait la gorge dans le cellier, plus tard, bien plus tard c'est moi qui viendrait la vider, Franck tout intimidé à mes côtés, et moi bien obligée d'en ouvrir toutes les portes, tous les placards aussi, et remplir mes cartons de ce qui resterait d'eux

mais un peu de patience s'il vous plaît, tout ça viendra bien assez tôt, et les parties de rigolade avec Louloute, et cette soirée où je retrouverais mon père, son long monologue étonnant et cette humanité profonde masquée derrière son visage dur, pour le moment c'est ce visage-là que j'emporterais dans mon sac à dos, quand se dessinerait la fracture qui nous opposerait les uns aux autres, un éclair tranchant comme la lame d'un couteau, une ligne de front silencieuse et butée qui nous séparerait pendant toutes ces années, toutes ces années sans dire un mot




(paintings Robert Motherwell).

21 PETIT(S) COMPRIMÉ(S):

Anonymous LaVitaNuda a écrit...

Ces mots là qu'on emmène partout et toujours, en attendant que... ou chacun attend que l'autre commence... ou le silence sert de déguisement.
Du mieux qu'on peut, on se débat, on s'en arrange, on s'en dérange.
De ces histoires pas solvables dans la mémoire.

26/1/06 4:26 PM  
Blogger Bang bang a écrit...

Let it be. Relâcher tous les oiseaux des cages rendre le sable à la mer.

26/1/06 9:59 PM  
Anonymous blog-trotter a écrit...

Je vois. C'est bien ce que j'imaginais. Bon, comme je manque de place ici, j'ai déposé, à votre intention, un gros comprimé sur mon blogue.
Tout le monde n'as pas eu la chance d'avoir des parents...
La lutte des classes ça prenait beaucoup de temps vous savez bien. (sourire jaune)
Fraternelles pensées.

26/1/06 10:36 PM  
Blogger tirui a écrit...

(tu pourrais dire à tes autres commentateurs de baisser un peu le niveau intellectuel de leurs commentaires, ça finit par être paralysant de passer après...)
alors euh moi c'était pareil sauf que j'avais qu'une soeur et qu'à Lyon on ne mangeait jamais les moules en même temps que les frites et que c'est très dommage.
(avec un commentaire pareil, je suis grillé pour 10 ans)

26/1/06 11:13 PM  
Anonymous Anne a écrit...

LaVitaNuda m'a piqué mon commentaire. Comme c'est lui, je laisse faire, mais bon...

Mais pareil, à la virgule près.

27/1/06 9:37 AM  
Anonymous Mel'O'Dye a écrit...

hmpfff ... pareil que Anne ... mais comme c'est elle ... ;-))

je crois que je vais passer une bonne partie de la journée avec Nick Cave moi ... mais pourquoi ça s'interruptionne aussi abruptement hein ?

27/1/06 11:04 AM  
Anonymous Fauvette a écrit...

Oui les mots qui ne viennent pas, le silence qu'on entretient des mois, des années...
Et le temps qui passe, et...

Merci néanmoins de la visite guidée.

27/1/06 1:55 PM  
Anonymous alice a écrit...

C'est drôle (façon de parler...) comme les contraires se retrouvent d'une certaine façon:chez moi, les disques de Ferrat étaient interdits, ainsi que les livres de Benoîte, les BD introduites clandestinement finissaient dans la chaudière, mais le niveau de dialogue, je m'y retrouve.

27/1/06 2:19 PM  
Anonymous alba a écrit...

tu fais remonter en moi des souvenirs très forts qui me donnent une boule à l'estomac.

27/1/06 6:44 PM  
Anonymous elvi4 a écrit...

C'est du concentré ça madame, et moi j'ai mal aux pieds à force de marcher sur leurs pointes, et vous, je sens que vous avez un peu mal à la gorge...

27/1/06 9:45 PM  
Anonymous Poupoule a écrit...

Je m'y suis cru, j'ai même failli toucher un disque...
Je suis comme Tirui, paralysé par les jolis mots des uns et des autres.
Juste te dire que ces quelques pas dans ta maison, avec toutes ces émotions qui nous attendent à chaque coin de porte, bah waouh c'est fort.

(trop fort pour m'exprimer moi)

28/1/06 12:15 AM  
Blogger Asterie a écrit...

« Liberté » j’allais vendre ce journal avec mon père de temps en temps, il avait son siège social à Lens.
Comme quoi les mots on peut s’en servir pour faire exactement le contraire .)

28/1/06 7:54 AM  
Anonymous blog-trotter a écrit...

Liberté et oui...
Un mot détourné de son cours. Comme un fleuve sibérien pour irriguer les champs de coton plus au sud. En ces terres staliniennes, un rêve à été détourné de son lit. Un poète (qui figure en bonne place sur votre blog) s'est suicidé en disant : "Imbéciles j'ai trois siècles d'avance sur vous."
Et à la une de la Pravda on pouvait lire : "Le Parti a toujours raison, c'est la réalité qui se trompe".

28/1/06 9:40 AM  
Anonymous Anne a écrit...

Vraiment pas moi :-)

28/1/06 1:12 PM  
Anonymous garcia a écrit...

Ainsi donc, cette petite chatte lovée au bord du balcon , regardant fixement vers l'intérieur,cet intérieur qu'on lui refusait, c'était toi? Que de fois , me suis-je dit: 'comment peut-on laisser ainsi, à tous les vents un petit animal si doux! Pourtant à voir son pelage, ils doivent l'aimer! Que ne le lui font-ils pas connaître!'
Avec ou sans famille, que d'amour gaché!!! Gros bisous!

28/1/06 4:56 PM  
Anonymous Traou a écrit...

Comme Alice, je trouve toujours amusant/émouvant que nous nous "retrouvions" si fort avec des bagages si contraires. Chez moi, "communiste" était un gros mot qu'on ne prononçait qu'en baissant la voix ou en levant les yeux au ciel (je n'ai jamais eu l'autorisation d'acheter Pif-Gadget - un gros traumatisme - sous prétexte que c'était financé par le Parti...). "Le repos du guerrier" était sur la plus haute étagère de la bibliothèque, celle des livres "interdits" (je crois que mes soeurs et moi avons toutes grimpé sur une chaise au fil des années pour les lire en priorité). Ferrat était considéré comme une révolte adolescente de ma soeur ainée. Et le mot du dernier tableau était interdit aussi....

28/1/06 7:30 PM  
Anonymous samantdi a écrit...

Et moi, Anitta, je vous aurais connus, (mon Papy aurait connu ton père à la réunion de la "cellule" ) et je vous aurais regardés avec des yeux d'affamée.Je vous aurais enviés. Peut-être qu'on aurait été copines et quand je serais rentrée le soir, chez moi, j'aurais encore rêvé à ce petit appart de fonction, à ces soeurs, à cette mère qui parlait de planning familial et de liberté.
Bien sûr, je n'aurais pas entendu les silences, je serais restée sourde si tu avais essayé de me dire que ce n'était pas la vie rêvée, la vie des gens normaux. J'aurais continué à vous regarder avec ces yeux-là, comme on suit un feuilleton à la télé, la bouche ouverte les yeux grand ouverts pour ne pas en manquer une miette.

Et longtemps longtemps, il me faudrait beaucoup de temps pour sortir du labyrinthe des apparences, pour accepter que même chez les gens "bien", chez les "camarades", il puisse y avoir des failles, des douleurs, des errances, que la vie des copines qui avaient un papa, une maman, des soeurs et un appartement de fonction, que cette vie-là était à vivre, comme les autres. A vivre, pas à rêver.

Je t'embrasse Anitta.

28/1/06 10:53 PM  
Blogger Ally a écrit...

J'aime beaucoup quand tu dis que ce qui manquait, c'était la matière première. C'est joliment exprimé. :-)

28/1/06 11:45 PM  
Blogger Julielanne a écrit...

Oh! un gouffre... aAaaaAaah! *plouc*! Ah ben c'est malin! 'faut remonter maintenant!
Le silence est d'or, la parole est diamand...
Grand bien nous fasse, c'est à nous de défaire et refaire nos bagages ... (facile à dire n'est-ce pas??! ...)

29/1/06 10:33 AM  
Blogger Asterie a écrit...

Moi aussi Anitta, je sais très bien d’où je viens et où je ne veux pas aller.
Il n’y a rien de changé dans notre monde où les gens de pouvoir nous expliquent que ce sont encore et toujours les mêmes qui doivent payer et se sacrifier.

29/1/06 10:43 AM  
Anonymous blog-trotter a écrit...

"Remonter la pente (en la descendant un petit peu de temps en temps, sinon c'est trop facile)... Le boulot d'une vie."

On ne peut mieux dire. Sauf peut-être Hölderlin:
Car ce n’est pas peu que nous réjouit ce que nous avons gagné du ciel
Quand il se refuse et pourtant se donne aux enfants, pour finir.
Rien que pour un tel dire et aussi les démarches et les peines
Soit digne le gain et tout à fait vrai le délectable.
C’est pourquoi j’espère même que sera, si nous commençons
Le souhaitable, et notre langue d’abord déliée,
Et trouvé le mot, et le cœur est à découvert,
Et du front enivré de plus hautes pensées jaillissent,
Avec les nôtres du même coup commence la floraison du ciel,
Et au regard ouvert est ouvert le lumineux.

Car ce n’est pas au puissant mais à la vie qu’appartient
Ce que nous voulons, et qui semble convenable et joyeux du même coup.
Mais cependant viennent aussi des hirondelles porte-bonheur
Toujours quelques-unes encore, avant l’été, dans le pays.
À savoir là-haut consacrant d’un bon dire le sol
Où pour les invités la maison est bâtie par l’hôte avisé(...)"
Vous êtes une de ces hirondelles là, chère Anitta.

29/1/06 6:46 PM  

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