27.3.06

L'effronté.

Un qui a traversé toutes ces années sans jamais s'éloigner de nous, passant régulièrement à la maison pour un oui ou un non ; un qui, comme on pouvait s'y attendre, m'a prise sous son aile lorsque je suis entrée dans la carrière, ne manquant pas de passer à l'agence distribuer ses tracts dans les bureaux, rameuter les troupes lors des moults conflits qui secouaient l'Entreprise, quand lui et ses petits camarades ne venaient pas défier, dans un déluge de pétards et de fumigènes, M. le directeur et ses cadres ; un qui, enfin, nous accompagnait toujours quand, le week-end, laissant Louloute chez sa Mamie, on investiguait la région à moto…, c'était Thierry.

Durant l'hiver particulièrement glacial qui précéda notre mariage, je dois reconnaître que l'ex-petit ami de ma sœur n'a pas vraiment manifesté une forme resplendissante, disons. S'il avait finalement pas trop mal surmonté la période trouble ayant suivi la mort de Béa, l'honnêteté commande hélas d'avouer qu'il continuait à boire comme un trou ; et comme si ça ne suffisait pas, cet hiver-là il s'est fâché avec tout le monde – sans que ça paraisse le préoccuper plus que ça. On aurait juré que cet idiot prenait un malin plaisir à se laisser glisser au fond du gouffre, un perpétuel sourire aux lèvres.

Ça vous semblera certainement stupide, mais aujourd'hui, avec le recul, je vois mon mariage pour ce qu'il est : moins la confirmation d'une union qui, dieu merci, ne devait pas se démentir par la suite (je vous passe ces broutilles qui donnent leur sel à la vie) que la célébration d'une famille à nouveau réunie – même s'il se trouvait, assez paradoxalement j'en conviens, que la benjamine, au même moment, apprenait à lire aux petits indiens dans la jungle, à plus de 10 000 kms de là. Bon, je reconnais que cette lecture en vaut bien une autre, mais c'est à pourtant cette aune que je m'explique la réaction de Thierry : pour lui, cette cérémonie, c'était ma sœur qu'on enterrait une deuxième fois.

A l'époque, bien sûr, j'étais loin de percevoir cette dimension-là, et sa propension à se mettre systématiquement la tête à l'envers à chacune de nos soirées m'inquiétait vraiment. Il était comme ces loups rejetés par la meute qui errent solitaires en multipliant les rapines ; si j'osais, je dirais que ses livres avaient déteint sur lui – pas toujours dans le meilleur sens, malheureusement. Les soirs de bringue, yeux brillants, poil luisant, il montait sur les tables tel Hank Chinaski, une canette à la main ; si encore il nous avait récité quelques poèmes de sa composition ! Mais tout ce qu'il éructait, c'étaient des hymnes de carnaval atrocement massacrés dont on lui soufflait d'abord les paroles… avant de lui demander, très vite, de bien vouloir la fermer.

D'autres fois, il sortait un papier de sa poche, s'en saisissait comme d'un trésor qu'il voulait nous faire partager, avec la même fièvre qu'un Kafka ou un Kérouac offrant la primeur de leur œuvre à leurs amis. On s'approchait de lui, le cœur haletant, en se demandant ce qu'il allait pouvoir nous dire ; dame, un gars qui lisait de si beaux livres, on se doutait bien, tous, que la plume devait le démanger certains soirs ! Las, il nous lisait un fragment de phrase mystérieux qui, malgré qu'on en pouvait, ne voulait souvent rien dire, puis chiffonnait sa feuille et, sous nos protestations, y mettait le feu.

Alors, la démarche hésitante et la mine d'un chien abattu, il allait s'asseoir dans un coin, le visage dans les mains, aussi accablé qu'un capitaine Achab ayant renoncé à l'objet de sa quête ; et quand je le revoyais le lendemain, calme et à jeun, j'avais beau lui stabiloter des passages entiers de son livre de chevet, des phrases comme "Si tu gouvernes le requin qui est en toi, tu seras un ange ; car tous les anges, c'est rien de plus que des requins bien gouvernés", pensez-vous qu'il m'écoutait ?

Tiens… Penses-tu !

Ses frères musiciens étaient désormais partis tenter leur chance à Paris ou Bruxelles ; abandonnant sans tristesse l'appartement aux plafonds hauts où rôdait le fantôme de ma sœur, il était retourné chez sa mère. Là, lui le glabre aux joues lisses s'est subitement mis à se laisser pousser les poils, tour à tour affublé de rouflaquettes, d'une barbe taillée en pointe ou d'une moustache lui encerclant les lèvres ; en quelques années, il a plus changé de look que John Lennon pendant toute la carrière des Beatles.

Il ne s'est pas fait que des amis, cet hiver-là. Dans ces endroits pas bien fâmés où il avait pourtant coutume d'abandonner plusieurs mois de salaire, sa compagnie n'était plus si souhaitée. Alors on se retrouvait chez nous où, après le repas et selon un rituel consacré, on trouvait toujours un bouquin au sujet duquel s'écharper. Des jours entiers on s'est accroché sur John Irving. C'était trop long, pour lui. Trop académique, aussi. Pas assez rock, quoi.

Je ne sais pas pourquoi, moi ça me plaisait.
– Dis-moi : a-t-on jamais écrit un plus beau livre sur l'avortement que L'œuvre de Dieu, la part du diable ? je lui demandais. Et puis, un bouquin de 5 ou 600 pages, où le même souffle t'emmène du début à la fin, t'en connais beaucoup, toi ? Tiens, Une prière pour Owen, par exemple. Toute la magie de l'enfance, et des souvenirs qu'on en conserve… Y-a pas quelque chose d'épique, là-dedans ? Pareil pour Le monde selon Garp ! Son premier roman !
– Et cte gnognotte su' la religion, çt'a intéressé, toi ? Et l'histoir' du livr' dans le livr', ça t'a pas paru un peu fabriqué ? me lançait-il, de cette voix pâteuse qui écrasait les voyelles. Noon ?

Voilà, c'était ce genre d'échanges – vous argumentiez un tantinet, et il démontait votre boniment d'un haussement d'épaules. Mais je l'aimais bien, le bougon, même s'il ne m'épargnait guère. Après les livres, notre (maigre) collection de disques était l'objet de tous ses sarcasmes.
– Pfft, éructait-il. T'écout'eud'd'ces trucs, toi !
Je me défendais, trop heureuse de passer à autre chose.
– Lâche ça ! je lui disais, en ouvrant des yeux horrifiés. Ne touche pas à mes disques de Scorpions !
– Noon, paçuilà ! Cte'conn'rie, là ! faisait-il, exhibant ma compil de Gérard Lenorman.
– Ouais bon, ça va, je disais. Si on peut plus écouter ce qu'on veut !

Maintenant qu'il m'arrivait de le cotoyer au boulot (où, rapport à sa coupe de cheveux, on l'avait finement surnommé l'Iroquois), je posais un regard amusé sur l'image qu'il donnait. Pour mes deux collègues de l'accueil clientèle, c'était clair : elles ne l'aimaient pas, je crois même qu'elles en avaient peur. Mes collègues masculins étaient partagés ; aux uns, il rappelait celui qu'ils étaient avant de se retrouver le cul derrière un bureau, comme ils disaient ; par contre, les autres qui, une fois devenus agents de maîtrise, avaient définitivement tourné le dos à leur passé, le trouvaient pour ainsi dire trop prolo, et critiquaient son manque de manières.

Bon, ça se passait dans son dos, bien sûr. Dans les transmutations qui secouaient alors l'Entreprise, entraînant une valse sans fin de ses instances dirigeantes locales, qui aurait été assez fou pour oser critiquer de vive voix un représentant du syndicat ?


Bien sûr, Franck l'a choisi pour témoin ; malgré ce que j'éprouvais pour lui, je n'étais pas sûre que ce soit un bon choix. Sitôt arrivé à la ferme, ne se jetterait-il pas comme un chien affamé sur la bière ? Avec son crâne rasé, sauf deux grandes nattes lui tombant dans le dos, ne risquait-il pas d'effrayer les gamins présents, voire même ma Louloute, qui ne connaissait du personnage que sa version policée ? Et mes parents, alors ? Apprécieraient-ils pleinement que celui qui avait failli devenir leur gendre, dix ans plus tôt, mette une ambiance de tous les diables, à peine l'apéritif entamé ?

Je me trompais. D'abord parce que contrairement à mes craintes, Thierry allait très bien se tenir, ce jour-là. Et, ensuite, parce que celui qui allait le prendre à part sitôt qu'il le verrait, ne le lâchant quasiment pas d'une semelle et partant dans d'infinies discussions avec lui, traversant le champ sur lequel était installée notre tablée à grandes enjambées… c'est mon père, hé hé.




(artwork Philippe Ramette)

22 PETIT(S) COMPRIMÉ(S):

Blogger Ally a écrit...

Font un drôle d'effet les 1ere et 3eme photos...
Sinon, c'est pas une heure pour poster !!! Au lit nan mais oh !!!

27/3/06 3:03 AM  
Blogger Ally a écrit...

Oui et c'est justement parce que biologiquement parlant il est 1h de moins que je dors tjs pas et ça m'enerve. :-D

27/3/06 3:59 AM  
Anonymous Anne a écrit...

Et oui, drôles de surprises que nous réservent les "associations" impromptues, surtout à l'occasion d'événements particuliers...

27/3/06 9:52 AM  
Blogger tirui a écrit...

je suis d'acc avec Thierry à propos de John Irving (et pourtant au début j'étais enthousiaste aussi), et aussi au sujet de scorpions et gérard lenorman (meme si oui tu peux écouter ce que tu veux).
et meme, pour lui rendre hommage, je me suis pas rasé ce matin (en vrai c'est aussi parce que j'avais oublié de changer l'heure du réveil et qu'on étais tous en retard à l'école et au boulot, ce matin)

27/3/06 10:40 AM  
Anonymous samantdi a écrit...

Oh Anitta, maus tu es revenue ou c'est moi qui arrive en retard ?

Ah, le Thierry... il me fait penser à un de ma jeunesse, qui a "fini" à la Poste, abandonnant sa carrière de rockstar et finalement, s'est pris de passion pour la pêche à la ligne.

Mais après tout, on n'a rien à dire, c'est comme dans les chansons de Souchon, la vie.

27/3/06 11:21 AM  
Anonymous Bibiche a écrit...

bon Anitta maintenant ça suffit il fô que tu reviens à l'hopital.
il y a des nouveaux et des anciens.
eladio se meure il a pu de cachet.
fô que tu reviens nous faire de la prose.
on comprend qu'ici t'as des amis.
mais nous les simples d'esprit, le royaume des cieux c'est pas gagné.
je t'envoie ta blouse, elle est sale mais c'est fid... qu'à vomi, il avait plein de bile méchante.
allez je va dire aux copains que tu vas bien.
on t'embrasse (on s'est essuyé la bouche après le café au lait).
la bibiche

27/3/06 5:51 PM  
Anonymous Eladio a écrit...

Puis , nous avons nous aussi un Kerouac qui fait plein de peintures que j’y comprends rien de rien et qui nous récite des chansons .
Faudrait que tu viennes leur administrer quelques comprimés , Zazi va finir par casser sa chaise roulante et Sel d’ ô fait une déprime parce qu’ on a torpillé le topic de son caniche Fidèle et baveux.
Ce qui m’inquiète aussi , c’est que Bouba se mette à ponctuer avec autant de !!!! Et de ???? que Zazie . Est-ce grave ?
Que je regrette de ne pas avoir connu votre accueil clientèle mode mohican …
Je t’embrasse .

27/3/06 5:51 PM  
Anonymous Traou a écrit...

Qu'est-il devenu ?.... J'en ai connu par chez moi de ces oiseaux sur une branche, attachants et dont on ne savait plus quoi penser, comment les prendre, inquiets à leur sujet....

Sinon, je suis de ton avis concernant "L'oeuvre de Dieu..." et je voulais relire récemment "Une prière pour Owen" (Garp, je ne compte plus).

Et c'est laquelle la chanson qui disait "Et j'avais pour Madeleine de tendres secrets...." c'est tellement joli..... Tiens je fredonne....

27/3/06 9:18 PM  
Anonymous samantdi a écrit...

Anitta, toute belle : mon postier lisait Brautigan, en effet... et Selby junior, aussi.

Quant à moi, j'aime toujours "Voici les clés, de ton bonheur, il n'attend plus que toi ah-ah-ah..." ah, Gérard Lenormand et ses boucles... il me faisait rêver, c'est vrai, quand j'avais 13 ans.

27/3/06 10:33 PM  
Blogger Vroumette a écrit...

Alors Joker sur Lenormand (sinon je risque la Lapidation et puis j'connais pas du tout la chanson dont vous parlez, est-ce qu'on peut secouer la tête dans tous les sens en l'écoutant ?).

Quant à Thierry, il me chamboule le coeur. Il me fait tellement penser à mon frère que j'ai du mal à prendre du recul.

Et puis je vais mettre plein de !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! juste pour le plaisr (éh éh éh).

27/3/06 11:19 PM  
Blogger Asterie a écrit...

Je l’aime bien ton Thierry, j’en ai connu des mecs comme lui. Etrange coïncidence, je suis en cours de relecture du ‘monde selon Garp’ qui est sûrement le bouquin d’Irving que je préfère, je le lis en alternance ave ‘la Fièvre ‘de Le Clézio un recueil de nouvelles un peu barrées et pas très joyeuses.
A quand le prochain épisode de ta saga ? :) j'adore cette histoire, celle de ta vie .

28/3/06 8:29 AM  
Anonymous Imm'xtion a écrit...

Thierry ne serait-il pas le frère de Lara Croft ? Hum ? Avec ses nattes tout ça...

28/3/06 9:33 AM  
Anonymous Traou a écrit...

Les paroles me reviennent petit à petit, ça disait :

Dites-moi, Mademoiselle,
dites-moi d'où vient le vent
Où s'en vont ceux que l'on aime
Dites-moi ce qui m'attend...

et le refrain parlait de cette Madeleine et de tendres secrets...

Elle m'a marqué, celle-là et la mélodie était ravissante

28/3/06 10:34 AM  
Blogger Vroumette a écrit...

Flute, j'irai bien en Italie !

28/3/06 10:57 AM  
Anonymous luna pat a écrit...

Irving je l'ai découvert avec l'épopée du buveur d'eau, puis le monde selon Garp (mon préféré je crois) j'ai enchainé les autres mais j'ai fini par me lasser...
et Lenormand, bah, j'avoue avoir conservé très longtemps (un peu honteusement)une cassette d'un de ces albums (fallait pas s'arrêter aux 45 T chez Lenormand je crois) mais je crois que c'est plus 70's que 80's quand même ;-)

28/3/06 3:21 PM  
Anonymous LaVitaNuda a écrit...

Gérard Lenorman et John Irving !
Uh uh...
Voilà le genre de mélange qui me plaît bien !
J'ai beaucoup aimé les livres de John Irving, et puis à un moment, je ne sais pas. J'ai eu l'impression qu'il faisait un peu fonctionner une sorte de recette et il n'y avait plus la même fringale à découvrir Owen Meany, Garp, Homer (pas celui de Matt Groening, un autre), le Docteur Larch...
Mais il paraît que dans son dernier "Until I Find You" il est revenu à son meilleur.
Until I Find You... ça aurait pu être un titre pour ton post, un peu !?
:-)

28/3/06 5:35 PM  
Anonymous blog-trotter a écrit...

J'aimerai bien être à la place de Le Clézio. ;)

Samantdi : il a de très bonnes lectures votre postier.

Voyez, très chère, je fais comme chez moi.

(Gauchiste!)

Ch'Armand Thierry. J'aurai fait comme votre père. Je lis votre texte à petites enjambées. il y a tant à lire.

28/3/06 9:26 PM  
Anonymous Immixtion a écrit...

Diantre !
Tu m'as remarquablement cerné, à l'instar de mes yeux...

29/3/06 11:26 AM  
Anonymous Fauvette a écrit...

Ah il me chamboule ton Thierry. Et je suis même contente de savoir qu'il est toujours debout.
Cette rage d'être en vie, tout en ne voulant pas en être... Oui on a tous notre Thierry avec et autour de nous...
Irving : j'aime beaucoup, surtout Garp qui me fait toujours chavirer.
Et pourquoi on n'aimerait pas Gérard Lenormand ? C'est un bon souvenir pour moi.

29/3/06 1:26 PM  
Anonymous jujuly a écrit...

Marrant, Le Monde selon Garp, je viens de le donner à lire à mon Albert de 15 ans, en espérant qu'il aura la même révélation que moi en le découvrant au presque même âge...
Et sinon, tes photos collent toujours bien à tes textes, mais là, tu t'es surpassée, sweet Anitta.
Donc...
forcément...
maintenant...
on attend de pied ferme...
LA SUITE !!

29/3/06 10:35 PM  
Blogger luciole a écrit...

J'ai lu le recueil de nouvelle de Anna Gavalda dont tu m'avais parlé dernièrement et j'ai pensé à toi... Tellement qu'en refermant le livre je me suis dit... Je préfère lire Anitta... Aussi je te retrouve et je confirme : Je préfère te lire et de loin!
Attention hein, j'ai bien aimé Anna gavalda, mais elle t'arrive pas à la cheville! bises!

30/3/06 1:08 PM  
Anonymous Aude dite Orium a écrit...

Touchant, ton thierry.

j'adore les photos :)

31/3/06 7:17 PM  

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