4.10.05

Sois Belge et tais-toi.

Où était ma sœur, c'était très simple à deviner. Sur la scène, dans un roulement de tambours, l'animateur venait d'annoncer :
– Et maintenant, Messieurs-dames… La surprise du chef !
Et, puisqu'il était dit que rien ne nous serait épargné ce soir-là, c'est dans un fracas de musique disco, au milieu duquel surnageait la voix languide de Donna Summer, qu'une dizaine de cuisiniers de l'établissement, vêtus d'une tenue d'un blanc immaculé, a entamé devant nous un mémorable numéro de strip-tease.

C'était le bouquet, le feu d'artifice, la cerise sur le MacDo. C'est en écrivant ces lignes que je pense à Anna Gavalda et sa description si précise, si minutieuse du réveillon qu'elle aide son Franck à elle à préparer dans Ensemble c'est tout – et qui respire si fort le vécu. Lors, moi qui n'ai ni son talent ni sa plume, pardonnez-moi si je ne vous retranscris pas précisément la bordée de jurons qui s'est échappée de la bouche de Franck (le mien, cette fois) quand il s'est rendu compte que, brusquement réveillée, Louloute ne perdait pas une miette du tableau ; pas plus que moi d'ailleurs…

Heureusement, c'était ce qu'on appelle un spectacle bon enfant ; davantage Full Monty que Chippendales, si vous voyez ce que je veux dire. Bref, ce n'était pas un strip-tease intégral : à la fin du morceau, notre brigade a chastement conservé son caleçon. Par contre, alors que les ballons suspendus au plafond déversaient maintenant des centaines de confettis sur la piste de danse, nos gentils amateurs sont descendus de scène dans cette tenue, et se sont mélangés aux clients des tables les plus proches. Or, je vous l'ai dit, les femmes présentes lors de cette soirée n'étaient pas loin s'en faut toutes des Sainte-Nitouche ; en une poignée de secondes, la température de la pièce a cru de plusieurs degrés, et certaines d'entre elles ont si bien joué le jeu, se frottant contre nos kitchen boys avec une insistance qui n'avait rien de feinte, que quand ceux-ci sont remontés sur scène pour une ultime révérence, plus d'un a préféré garder ses mains devant lui plutôt que les tendre en direction du public. A ce léger détail près, j'ai trouvé que, pour des cuisiniers payés à coups de lance-pierres, c'étaient des artistes vraiment très complets ; parole de spectatrice.

Bon, pour l'addition, je ne m'étalerai pas, ok ? Briefée par Franck d'un laconique mais ferme : "T'as vu ?", Christine est partie d'un pas mal assuré retrouver Doumé, mais bon, que voulez-vous ? Etre invité, pour lui et les membres de sa bande, ça signifiait avoir la chance insigne d'évoluer pour un soir dans ce cercle de relations privilégiées qu'était la famille, y nouer des contacts en vue de mauvais coups, mais certainement pas y manger à l'œil, et basta.
– Je vous rembourserai ! elle a dit en revenant de la petite guérite. Mais là… Faut payer, j'ai rien pu faire.
– Nous rembourser ? a grincé Franck, en abandonnant quelques mois de salaire sur son chèque. On peut savoir avec quel argent ?

On est sortis du cabaret sur les genoux, en sus de nous avoir mis sur la paille, la soirée nous avait complètement lessivés. On a refait le trajet en sens inverse jusqu'à la voiture, pensez-vous que la pluie avait cessé ? Courbant l'échine sous l'averse drue, Franck portant dans ses bras une Louloute fatiguée qui chouinait et moi m'efforçant d'éviter les flaques d'eau qui parsemaient la rue. Quant à Christine, elle nous suivait dix pas derrière… en chantonnant.
– J'ai son télépho-neuh ! J'ai son télépho-neuh ! Et tu sais quoi ? Il est de D., lui aussi ! triompha-t-elle. Il habite à Z., exactement… Et j'ai son télépho-neuh ! J'ai son télépho-neuh ! Yeepee !
A un moment, Franck s'est retourné vers elle.
– J'espère que tu ne lui as pas dit qu'on était de D., nous aussi ? il a demandé.
– Si ! a rétorqué ma sœur. De toute façon, maintenant que tu leur as fait un chèque, ils ont ton nom et ton adresse, et ils peuvent te retrouver en moins de deux, hi hi hi !
Il faisait nuit, des nuages chargés de brume éclipsaient le halo blafard des réverbères ; et pourtant je vous jure qu'à cet instant-là j'ai vu Franck se liquéfier.

On s'est engouffrés dans la voiture, tous – sauf elle.
– Mince ! elle a fait. Attendez, j'ai plus de cigarettes !
– Mais ça fait rien, j'ai dit, d'une voix lasse.
J'étais à plat. Je n'avais qu'une hâte, rentrer chez moi.
– Je t'en passerai, il m'en reste. Et pis, y-en a à la maison !
– Non, elle a fait. J'y retourne, j'en ai pour un instant.
– Mais…
Elle a fait quelques pas en direction de la boîte, puis elle a semblé se raviser ; revenant vers nous, elle s'est penchée à la fenêtre de Franck, depuis la place passager c'est comme si elle m'avait fichu son haleine dans les narines ; lui adressant un petit clin d'œil, elle a dit à mon mari :
– Au fait… T'aurais pas dix balles, mon bonhomme ?
Et elle a pouffé de rire.

Voilà, c'est là.

C'est là, monsieur le Commissaire.

C'est à cet instant précis, sous la pluie qui tombait à torrents, que mon mari a perdu son calme.

De vous à moi je n'ai pas été choquée. Dieu sait si la violence n'est pourtant pas une des vertus cardinales de notre couple, Dieu sait s'il est plus d'un film que nous avons zappé à cause d'une scène un brin trop réaliste, Dieu sait encore s'il est des endroits que nous ne fréquentons plus à cause de certains écarts verbaux ou physiques auxquels nous eûmes la malchance d'assister, ou d'autres mal fâmés dans lesquels nous ne mettrons jamais les pieds. Non, vous pouvez me croire, la violence n'est pas et ne sera jamais notre tasse de thé. Toujours est-il que cet accès de violence-là, je le partage, mieux : je le revendique. Au risque de me répéter, à cette période Franck dirigeait avec ses camarades un mouvement de grève à l'issue incertaine qui, venant après pas mal d'autres, mobilisait durement les agents de son unité. Et puis ma sœur avait un peu franchi les bornes, vous n'êtes pas d'accord ?

– Bon, maintenant ça suffit ! il a soudain crié, d'un ton que je ne lui connaissais pas. Monte dans la voiture !
Et comme elle ne le faisait pas assez vite à son goût, il a jailli de son siège, l'a saisie par le col de son imperméable, et il a mis ses mains autour de sa gorge.
– Tu m'entends ? il a dit. Monte dans la voiture !

Par chance, Louloute dormait à moitié sur mes genoux – elle n'a presque rien vu de la scène. Christine s'est retrouvée catapultée sur la banquette arrière sans avoir le temps de comprendre ce qui lui arrivait, tandis que Franck démarrait prestement la voiture. Elle est restée un long moment à se frotter la nuque.
– Mais il a voulu m'étrangler ! elle répétait. J'le crois pas, il a voulu m'étrangler !
Je lui ai jeté un regard sombre, il fallait toujours qu'elle exagère. N'empêche, tout s'est estompé rapidement : on n'avait pas fait dix kilomètres qu'elle s'est endormie, la tête calée contre la portière, un sourire aux lèvres. Ben voyons…

Bon, je pourrais m'arrêter là, mais puisque j'ai promis de tout dire, vous aurez droit à tout. Car vous pensez bien que, crevés comme on était, le retour dans notre foyer, sous cette pluie battante, fut loin d'être une partie de plaisir. Les portières de la voiture ont claqué sur le parking, nos pas ont traîné dans l'escalier, Louloute plus énervée qu'une pile atomique, Christine se massant le cou en bougonnant – inutile d'ergoter, vous avez deviné : à peine étions-nous déchaussés que madame Gibolin a pointé une tête ébouriffée par l'entrebâillement de notre porte.
– Non mais dîtes… Vous avez vu l'heure qu'il est ? Combien de fois il faudra vous dire de marcher doucement dans l'escalier ?
Elle m'a fait tellement peur que j'ai sursauté, mais la plus effrayée a été Louloute, qui, la pauvre, s'est remise illico à pleurer. Christine n'a fait ni une ni deux ; elle a ouvert la porte en grand et elle a dit :
– Et depuis quand on entre chez les gens sans frapper ? Si vous voulez qu'on soit polis, commencez par l'être vous-même, vieille peau !
Et elle a claqué la porte sur une Ernestine Gibolin figée sur place comme une statue de sel.
PLAF ! a fait la porte.

Christine s'est adossée à la porte ; elle avait l'air aussi désemparée qu'une chanteuse de Hair à qui un collègue indélicat aurait piqué ses fringues dans les coulisses. Il y a eu un moment de silence à peu près total, pendant lequel on a seulement entendu le tic-tac de l'horloge ; et puis Christine a eu un petit hoquet, un petit "hic" tout bête, et ce petit "hic" a débridé la situation. On a échangé un regard complice elle et moi, pendant que Franck plissait les yeux.
– Je vais coucher Louloute, j'ai dit.
La fixant droit dans les yeux, Franck s'est adressé à ma sœur.
– Tu veux une bière ? il a fait.
– Tu m'étonnes, elle a répondu. Et j'espère qu'elle est fraîche !




(photo X).

12 PETIT(S) COMPRIMÉ(S):

Anonymous racontars a écrit...

Tu veux que je te dise, c'est quand même une perle ton Franck. Parce que là, moi ta sœur, j'en aurai sans doute fait de la chair à paté :-)

4/10/05 11:05 PM  
Blogger tirui a écrit...

elle a jamais remboursé, si ?
elle a revu le guitariste ?
vous avez mangé des pâtes pendant 6 mois ?
on a beau dire qu'il faut tout essayer dans la vie, je suis ravi que tu aies testé le réveillon de ma*fiosi pour nous, grâce à ton récit on n'a plus besoin de le faire.
A la place je vais essayer Anna Gavalda, ça semble une expérience enrichissante plutôt que ruineuse, et totalement sans danger.

5/10/05 12:07 AM  
Blogger luciole a écrit...

Je me suis dit exactement la même chose que racontar/akynou. Une perle ton franck!!! Ta soeur se serait pas le genre détestable qu'on peut pas s'empêcher d'aimer... Sourire...

5/10/05 12:22 AM  
Anonymous Anne a écrit...

Et sinon, des fois c'est calme chez vous ???

5/10/05 9:26 AM  
Blogger Ally a écrit...

Et Franck, il a pas mis un peu d'arsenic dans la bière finale ? ;o)

5/10/05 10:03 AM  
Anonymous barnabé a écrit...

Comment ? Tu ne roules pas dans les flaques ?

Vraiment, alors ça, ça m'dépasse !


(t'en a encore des histoires ?)

5/10/05 11:02 AM  
Anonymous Mel'O'dye a écrit...

heuuu Anitta, c'est mort là ON VA te reprocher de pas l'amener ton Franck si jamais tu viens à un Paris-carnet ou à un picnic hein !!! ... a-llez-un-miracle-un-miracle-un-miracle !!!

5/10/05 12:34 PM  
Anonymous Fauvette a écrit...

On ne s'ennuie vraiment pas chez vous. Vous faites aussi les noces et les banquets, pour les animations ?
Bises à tout le monde !

5/10/05 5:06 PM  
Anonymous Poupoule a écrit...

hehe
(commentaire interessant)

6/10/05 8:10 PM  
Blogger Maurice a écrit...

Ca s'est passé avant ou après le passage à l'euro ? Parce qu'il ne fallait pas s'affoler à l'époque du nombre de zéros sur une facture en francs belges !

6/10/05 11:21 PM  
Anonymous Anonyme a écrit...

Ah lalalala que j'ai ris, que j'ai ris à la lecture de cette aventure!
Ton époux (vraisemblablement très attendu au paris carnet-picnic et cie) a bien fait de ne pas avoir trop fait de mal à ta soeur. Sinon qui aurait autant bien fermé le clapet de la mère Giboulin, hein?
La cerise sur le Mac-Do c'est du grand aussi, j'adopte ton expression. Il faut la faire mettre dans le Larousse :o)

A propos, et l'argent? L'a été remboursé?

Bisouilles

ทลm-ทลm

7/10/05 12:02 AM  
Blogger Vroumette a écrit...

Mais qu'est ce que je mé régale à lire tes billets.
Pour les lire, il me faut un moment calme, pas encore trop fatiguée par la journée et sans collègues autour de moi pour éclater de rire tout mon soul.

"Ensemble c'est tout" : rahh, j'ai dévoré l'année dernière, et j'ai eu plus d'une fois le coeur serré en le lisant.

Impossible de citer tous les passages que j'ai aimé, mais quand même celui sur le côté polyvalent des cuisiniers a été un de mes favoris.

Outre le fait que ton Franck reste super calme, j'ai trouvé que toi aussi, soeur ou pas, tu étais très indulgente avec elle. D'un autre côté, elle nous fait tellement rire, et semble tellement décalée par rapport aux évènements autour d'elle qu'on ne peut que l'adorer.

7/10/05 4:15 PM  

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