24.2.05

Je chante un baiser.

Au fait, vous ai-je déjà dit que Sylvie Testud était mon actrice préférée ? Otez-moi d'un doute : si je l'ai fait, ai-je assez souligné, au moins, que son interprétation de "Béa" dans le film Karnaval restera, jusqu'à la fin de mes jours, le rôle que je retiendrai d'elle ?

Soyons claire. "Béa" n’est ni le meilleur rôle, ni le dernier qu’ait obtenu Sylvie Testud. D’abord consacrée en Allemagne, où elle a obtenu en 1997 le German Film Awards de la meilleure actrice, elle est pourtant, au moment où s'engage, début 98, le tournage de Karnaval, une parfaite inconnue en France. Mais c’est justement ce film qui constituera, de ce côté du Rhin, le point de départ de sa carrière française (qui lui vaudra notamment de décrocher en 2004, à 33 ans tout juste, le César de la meilleure actrice pour Stupeur et tremblements).

Normal. Dans un film placé entre fiction et documentaire, qui réalise une captation respectueuse de ce qu'est Carnaval chez nous, elle irradie littéralement de la tête (bien faite) et des épaules (solides) le cortège ; et si son interprétation m'a tant marquée, c'est d’abord parce que d’un bout à l’autre, cette sans-grade est le vrai Tambour-Major de la bande qui l'entoure, ne s'en laissant jamais compter par les deux Matantes qui l'accompagnent.

Soit : deux gigolos et une gigolette guinchant de guingois au Bal de la Violette ; trois masquelours ballotés jusqu'à plus soif (c'est une image) par le rigodon des sentiments ; trois héros ordinaires perpétuellement sur un fil tendu entre la joie et le délire, l'alcool et… le vomi ; qui, à la cantate finale, auront beaucoup perdu mais également beaucoup gagné de cette lessive des corps et des esprits que constitue aussi notre petite fête locale. Au final : quatre-vingt-dix minutes de tension amoureuse et d'angoisse sourde, illuminées par la vision d'un ange.

Dans ce triangle amoureux aux allures de tragédie grecque, Béa c'est Phèdre au pays des sirènes de bateaux et des usines qui grondent, Antigone surgissant sous l'averse pour se perdre dans le tourbillon de la fête, Electre dégrisée trouvant encore la force de recoller les morceaux.

Et de ce baiser qu'elle donne, comme ça, sur un coup de tête, parce que c'est Carnaval et qu'à Carnaval les baisers ne comptent pas, enfin pas vraiment, enfin un petit peu quand même mais il ne faut pas le dire, c’est juste une petite transgression, un petit message de rien du tout, un témoignage d'affection disons, et d'ailleurs ici un baiser se dit zôtche, et même zô, et entre nous qui peut bien avoir peur d'un mot si petit ? De ce baiser qu'elle donne, disais-je, un soir d'euphorie où une fois de plus elle s'est montrée la plus posée, à ce Larbi qu'elle ne connaît pas, tandis que Christian, son mari, dort tout son soûl, on imagine les quiproquos amoureux qu'un Marivaux en eût tiré ; dans le film, cette pelle roulée à la va-vite dans une cage d'escalier va prendre les accents d'une épopée humaine.

Je chante un baiser / Je chante un baiser osé / Sur mes lèvres déposé / Par une inconnue que j'ai croisée / Je chante un baiser… / Marchant dans la brume / Le cœur démoli par une / Sur le chemin des dunes / La plage de Malo Bray-Dunes / La mer du Nord en hiver / Sortait ses éléphants gris vert / Des Adamo passaient bien couverts / Donnant à la plage son caractère / Naïf et sincère / Le vent de Belgique / Transportait de la musique / Des flonflons à la française / Des fancy-fair à la fraise… (Alain Souchon).

Karnaval, c’est la quête initiatique de Larbi (Amar Ben Abdallah), fils de garagiste en instance de départ qui, ayant manqué le train qui doit l'emmener à Marseille – "la ville où il ne pleut pas" – va découvrir que l'endroit où il a grandi recèle bien des trésors de chaleur et de partage. Larbi, c'est l'arabe, c'est l'Etranger rejeté par tous (même par son père) qui parviendra, en ouvrant son cœur, à s'intégrer – par et dans la fête ; Larbi, c'est celui qui regarde la foule d'abord avec les yeux de la condescendance, et qui finira, au petit jour, par entrer dans la ronde, comme les autres…

Karnaval, c’est le chemin de croix de Christian (Clovis Cornillac), brave gars d'min coin comme j'en connais cent par ici ; vigile dans un entrepôt de containers, il pose ses congés pour Carnaval, parce que Carnaval ici c'est sacré ; un carnavaleux comme tant d'autres, capable de passer des heures dans la salle de bains à peaufiner son grimage ; Christian qui apprendra à ses dépens que quand la fête est finie, parfois le masque tombe, et qui paiera chèrement cette découverte. Et avec lui, on gardera au coin des lèvres ce petit goût amer de la gueule de bois du lendemain (autre spécialité locale).

Mais Karnaval, c’est également une mise en scène s'attachant au quotidien de ses personnages avec un souci proche du détail, où on les voit rentrer bourrés dans leur logement HLM, pousser leur chariot à Auchan, se battre comme des chiffonniers et surtout : travailler, même dans les environnements les moins charmeurs, disons, de la Côte d’Opale.

Et là, il n’y a pas photo : de tous, Béa est la plus pimpante et la plus fraîche, la plus nature aussi ; dans cette comédie humaine où les hommes sont montrés tels qu'ils sont, lâches, querelleurs, violents, râleurs, pas fut'fut' pour un sou… mais terriblement attachants quand même, elle est la seule qui surnage, du début à la fin : imprévisible et ne l'envoyant pas dire, émouvante et forte, tellement plus forte que les autres. Une Gavroche ch'ti se révélant femme mûre liée pour toujours à sa ville natale.


Et cette Béa-là voyez-vous, c'est le portrait craché de ma sœur.




(photos X)

9 PETIT(S) COMPRIMÉ(S):

Anonymous jujuly a écrit...

Bonjour Anitta !
Oui, il est bien possible que tu nous l'aies déjà dit une douzaines de fois, mais je peux me tromper.
Malheureusement, je ne peux pas partager ta passion car je ne connais quasiment pas Sylvie Testud et n'ai même pas vu Karnaval, honte ô honte... Je suis donc d'autant plus contente que tu nous en parle ! Promis, j'irai.
(ben dis donc tu t'es couchée à quelle heure, toi ?)

24/2/05 9:01 AM  
Blogger Anne a écrit...

Euh Jujuly, discrètement, tu me passeras le film après ?

Mais dis rien à Anitta, steuplé, sinon elle va encore ricaner sur mon inculture...

24/2/05 1:48 PM  
Anonymous Taian Akita a écrit...

C'est beau ce titre "Je chante un baiser"...

24/2/05 4:47 PM  
Anonymous Noodle a écrit...

Bonjour Annita

Première fois que je laisse un petit mail sur un glob !!! Je n'avais jamais été attiré par tout ça, mais celui ci m'a beaucoup plu... peut être la petite touche nostalgique que je vois dans certains posts (j'ai presque 38 ans). Accessoirement je ne connais pas "Karnaval" Mais mon pseudo si tu es cinephile, te révèlera mon film préféré... En tout cas, si je ne dérange personne et surtout Annita, alors je reviendrai...

Cordialement vôtre

Noodle

24/2/05 10:22 PM  
Anonymous Noodle a écrit...

Bonsoir Annita,

J'aime de plus en plus ce que vous faites au fur et à mesure que je découvre vos textes !!!
Ce qui est assez surprenant c'est que j'ai l'impression de l'avoir écrit (je n'en suis pas capable mais bon...)
Pour mon Pseudo, oui Noodle fumait des pipes d'opium, mais c'était aussi quelqu'un qui avait été trahi et qui ne croyait plus en rien...
Il vaut mieux jeûner avec les aigles que picorer avec les poulets...

Merci pour votre part de rêve electronique que je peux admirer un peu chaque jour

Noodle alias Indian Runner...

25/2/05 10:03 PM  
Anonymous Moukmouk Bernard a écrit...

La fête était rouge, la fête était bleu, rouge parce que tout bouge, bleu, le coeur en feu.

26/2/05 12:34 AM  
Anonymous facettes a écrit...

enfin un peu de bonne humeur , non de dious !

sourire

merci anitta ;o)

27/2/05 12:03 AM  
Anonymous chuck a écrit...

i don't really speak your language but the post you had on the film Karanaval got me interested since i was able to watch it a few years back here in the Philippines anyways you've got a great blog. Keep being so creative

2/3/05 1:54 AM  
Anonymous Anonyme a écrit...

un petit bonjour de min coin. Un coin qui va de Boulogne à la frontière. Au Touquet, ché que des zusurpateurs !

30/3/05 12:20 PM  

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