28.9.05

Il était une fois en Belgique.

Alors, il faut d'abord que je vous dise : j'avais rarement vu une salle de restaurant aussi somptueuse. Vous vous souvenez de la salle de danse dans Cotton Club ? Vous voyez cette boîte de nuit où Tony Montana expédie ses affaires courantes dans Scarface ? C'était ça – en dix fois plus grand. Avec des guirlandes accrochées sur les murs, des étoiles pendues au plafond, et un gigantesque sapin de Noël trônant au fond de la salle, vers la scène. Avec mes claquettes à talons et mes cheveux mouillés, c'est vous dire si j'étais raccord, tiens.

Vous est-il déjà arrivé de vous sentir coincé, prisonnier ? Invité à un repas, une soirée, et gagné très vite par le sentiment de ne pas y être à votre place ? Et, comble de l'horreur, vous apercevant dans le même temps que toute retraite est impossible ? Avec le mal de dents, c'est une chose que je ne souhaite à personne, pas même à mon pire ennemi (bon, en admettant que j'en aie un, bien sûr).

Depuis toute petite, les Belges sont mes frères : leur présence à mes côtés m'apaise. Ne déduisez pas de ce qui suit une aversion pour je ne sais qui : ici, je ne règle aucun compte. D'ailleurs, si ça se trouve, les gens qui étaient avec nous dans ce cabaret étaient des gens tout à fait ordinaires, comme vous et moi, enfin disons : surtout comme vous. Malgré leur air patibulaire, leurs costumes sur mesure, les hommes présents étaient peut-être d'honnêtes pères de famille, venus s'accorder un peu de bon temps avec leurs épouses ; de respectables citoyens, quoi. Bref, je ne suis pas sûre, totalement, de ce que j'avance. Peut-être suis-je victime de mon imagination. Je vous en prie, ne prenez pas tout ce que je dis au pied de la lettre. Faites le tri.

D'ordinaire, on faisait cette fête entre amis, à la bonne période. Il se trouve que ma sœur est rentrée un beau soir en chantant dans l'escalier – en dépit des consignes de Madame Gibolin. Organiser un Réveillon de la Saint-Sylvestre au mois d'avril, faut être taré, moi je dis. Ou mafioso, peut-être.
– Je m'occupe de tout ! elle a dit, les yeux en amande. Y-aura rien à payer, je suis invitée. Faut juste qu'on prenne votre voiture.

Le croyez-vous ? Ernestine Gibolin était devenue la Reine-mère de notre immeuble. Christine nous donnait les détails de la soirée depuis pas cinq minutes qu'elle a sonné à la porte et est entrée dans le vestibule sans même attendre qu'on lui réponde.
– Dites, vous pourriez pas crier un peu moins fort dans l'escalier ? elle a dit d'une voix plaintive.
C'était dingue. Depuis la réunion Tupperware, elle estimait m'avoir mise dans sa poche, et maintenant elle me considérait comme sa fille, je voyais ça gros comme un camion-citerne.

La journée avait été difficile, le public était un peu remonté contre le mouvement, à l'agence les coups de fil étaient peu amènes. Je n'ai pas voulu mettre de l'huile sur le feu ; jour après jour, avec ce que ça nous coûtait, serions-nous capables de payer le loyer encore longtemps ? Ce n'était pas le moment de se fâcher avec les forces vives de l'immeuble. Christine a haussé les épaules, tandis que je raccompagnais notre voisine sur le palier.
– Et encore pardon, madame Gibolin, j'ai dit en fermant le verrou à double tour.

Franck et moi en avons longuement discuté le soir-même. C'était tendu entre ma sœur et lui, je ne reprends pas toutes ces histoires ; mais surtout, Thierry était passé plus tôt, une sacrée nouvelle en tête : près du port, le concessionnaire venait de toucher le dernier modèle, et ils avaient d'autres plans en vue pour le week-end. D'un autre côté, d'après Christine, ça ne nous coûterait que les vins, et il y aurait du beau monde au programme. Un cabaret. Show live in Belgium. Are you ready for the show ?

Dans le hall – tentures rouges, candélabres or, cette fois c'est sûr, je suis grillée là-bas –, Christine s'est jetée sur le molosse qui se tenait derrière la guérite. Lui, c'était : sourcils broussailleux, nez cassé, le genre ayant jugé plus prudent de mettre une frontière entre la justice et lui. Ajoutez un faux air de Christopher Walken dans True Romance, et une eau de toilette aux fragrances voisines de celle d'un hareng pas frais.
– Doumé ! s'est écrié ma sœur.
– Christine, ma chérie ! il a dit, d'une voix qui respirait le GR20. Viens là que je t'embrasse !
Sortant de sa guérite, il a pivoté d'un tiers de tour et lui a claqué deux solides bises sur le beignet.
– Et toi tu es Anitta, c'est ça ? il a fait en me débarrassant de mon manteau. Et toi, roula-t-il des yeux, tu es le merveilleux Franck, pas vrai mon bonhomme ?
Un instant, à la lueur qui a jailli dans ses yeux, j'ai eu l'impression que le merveilleux Franck allait lui en coller une.
– Mais d'où tu connais un type comme ça, toi ? j'ai chuchoté à ma sœur, en m'essuyant le visage avec un kleenex.

La boîte était située dans une ville, au bout d'une grande rue, qui elle-même faisait suite à une avenue – j'ai bien réfléchi, je ne peux pas vous en dire plus. Une fois devant le parking, quand on a vu les voitures de sport, les berlines de luxe, les limousines rutilantes, on a vite estimé que la 205, avec ses autocollants CGT et Fête de l'Huma, ferait un petit peu tâche dans le tableau. Alors on a négligé le portier, et on est allés se garer sous la pluie, quelques centaines de mètres plus loin. Là-dessus, Doumé nous a indiqué l'entrée de la salle, et ç'a été le choc.

On est entrés dans la grande salle, et là c'était Byzance. Le décor ? Magnifique. La musique ? Grande classe – Liza Minelli au Madison Square Garden, et ça nous a rappelé le numéro chorégraphié par Béatrice que Christine avait donné quelques années plus tôt pour la classe de Mme C. (quand je vous dis qu'elle était toujours là…). Seulement, il y avait tous ces gens autour de nous, et leurs yeux fuyants. C'est facile : on s'est tout de suite sentis mal. Ce luxe, cet apparat, ce fric, ce n'était déjà pas pour nous, vous comprenez ? Mais plus encore, c'est cette foule au milieu de laquelle on s'est retrouvés, messieurs replets aux gueules burinées et gros cigares, jeunes femmes en tenues légères et rires gras, sans parler de la dizaine de balèzes en smoking assurant le service d'ordre, qui ont vite rendu l'atmosphère oppressante.

Sur la scène, il y avait ce gars, style animateur de supermarché, qui prenait la parole entre chaque morceau, avec un accent à couper au marteau-piqueur. Au fur et à mesure que la salle se remplissait, que d'épaisses brutes et de chatoyantes donzelles garnissaient les tables vides, nous dûmes supporter le discours de bienvenue (clap-clap), la présentation du personnel au grand complet (re-clap-clap) et l'énoncé des réjouissances à venir (re-re-clap-clap). "Y-aura plein de surprises !", a-t-il prévenu. A ce moment-là, si on avait connu l'étendue de celles-ci, je crois qu'on aurait détalé sans attendre.

Je sais ce que vous allez me dire. C'est vrai, on aurait pu se barrer, après tout on n'avait pas notre éthique dans la poche ; seulement, une fois dans la place, vous ne songiez pas à en sortir ; ce n'était tout simplement pas un endroit où vous aviez envie de créer le scandale. Le maître d'hôtel qui nous a conduit jusqu'à notre place donnait l'impression de sortir de Sing Sing ; quand il nous montré nos sièges, je vous jure qu'on s'est assis sans moufter. Et je vous signale qu'on avait Louloute avec nous, qui en attendant les hors d'œuvre est partie s'amuser vers les toilettes avec des jeunes de son âge. Bon, vous me direz qu'elle aurait tout à fait pu faire la même chose à la maison, et vous auriez raison, mais ç'aurait été difficile de la surveiller mieux qu'ici ; ici, il y avait DEUX gardes du corps rien que pour les gamins. Alors…

Après un énième discours, tandis que des serveurs distribuaient les apéritifs, quatre ou cinq musiciens ont débarqué sur la scène. Ma sœur s'est penchée dans ma direction, elle en était déjà à son deuxième verre.
– Hmm… Pas mal le guitariste ! m'a-t-elle soufflé, d'une haleine fleurant bon le whysky, en m'indiquant le géant qui s'installait.

On commençait à avoir sérieusement faim, mais l'apéritif se prolongeait, il semblait que tout ce beau monde avait mille choses à se dire – mille terrains de chasse à se partager. A côté de moi, pas gênée du tout, Christine levait la main chaque fois qu'un serveur passait devant elle, et vas-y que je te reprenne un scotch, darling ! Sans prévenir, elle s'est levée d'un pas chancelant au moment où l'animateur faisait monter sur la scène une dame déjà d'âge mûr, animée par la ferme intention d'achever Edith Piaf.

C'était une sorte de karaoké, mais sans les images. Les musiciens entonnaient la mélodie et, les paroles à la main, celle que j'avais surnommée Gloria Lasso ne nous épargnait aucun canard ; en toute objectivité, si la môme Piaf ne s'est pas retournée dix fois dans sa tombe à cet instant-là, il fallait l'incinérer tout de suite.

– Maman, maman ! a crié Louloute au beau milieu du massacre, en courant vers nous rouge de nage. Christine, elle est enfermée dans les chiottes et elle veut plus sortir !
Les tables voisines n'avaient rien perdu de ses paroles. A la façon dont Franck m'a regardée, j'ai compris que le standing de notre famille reposait entièrement sur mes épaules. Je ne me suis pas laissée surprendre : je suis la femme de ces situations-là.
– On ne dit pas : "les chiottes", j'ai dit à ma fille en lui épongeant le front. On dit : "les toilettes"…
– Non non, a répliqué Louloute d'un ton grave. Elle est pas dans la salle de bains : elle est enfermée dans les ouatères…!




(photo X)

15 PETIT(S) COMPRIMÉ(S):

Blogger tirui a écrit...

ah l'intenable suspense !
moi ça me fait pas penser aux Parrain dont je n'ai jamais vu un seul, mais à Pulp Fiction.
Du coup je me demande quelle flambée de violence mortelle va surgir soudainement au cours d'une conversation banale.
Ou si Christine n'a pas fait une overdose d'héro dans les toilettes, que tu auras du guérir en lui plantant une seringue d'adré en plein coeur.

28/9/05 7:28 PM  
Anonymous nam-nam a écrit...

l'air des ouattes est terminée - maintenant je réclame la suite!

29/9/05 9:07 AM  
Blogger luciole a écrit...

Bon alors je propose une collecte de neurones pour Annita, je te donne mon mien, de toutes façon il est tout seul et il s'ennuie, mdr! ya urgence, faut qu'elle nous ponde la suite!!! mdr!!! Suis contente de retrouver tes mots. Sourires.

29/9/05 9:50 AM  
Anonymous barnabé a écrit...

Comment ça 'à suivre' ?
C'est n'importe quoi !

Pas à ce moment là !
Tu es dure avec nous !

Bon, sans rire, faut continuer là !

29/9/05 10:10 AM  
Blogger Del4yo a écrit...

Huhu chez nous on disait les cagoinces...


Et le mariage dans Godfather se passe dehors. Meme que je le sais parceque hem je l'ai vu 5 fois pour les textures du jeu ce fichu film...C'est super dur de se concentrer sur le motif du papier peint quand il y a quelqu'un qui se fait etrangler devant. Hum.


Bref, j'ai hate de lire la suite.

29/9/05 10:23 AM  
Blogger Ally a écrit...

Bon et qu'est ce qu'elle faisait enfermée dans les chiottes Christine ?!

29/9/05 10:43 AM  
Anonymous Mel'O'Dye a écrit...

ouaip nanmé c'est pas tenable là !!!!
allez hop on fait un p'tit noeud pour reconnecter les neurones et on arrête de jouer avec les nerfs de ses p'tits lecteurs là main'nant hein ;-)

où ça Christopher Walken *bave*

29/9/05 11:15 AM  
Blogger Maurice a écrit...

Est-ce la reprise du fameux "il était dans l'Ouest une fois" ? Il faut que je lise, bon sang...

29/9/05 2:10 PM  
Blogger Vroumette a écrit...

Yes ! Aujourd'hui mon ordi veut bien se connecter pour que je te laisse un message. Tes récits sont un pur délice. J'envisage de les imprimer lorsque la saga sera terminée pour les mettre bout à bout et les faire lire à mon chéri.
Encore, Encore ! On en veut encore !

29/9/05 3:32 PM  
Blogger Del4yo a écrit...

Bof c'est pas tres grave tu sais...

Tu n'as qu'a remplacer le mariage par la reunion des pontes de la Mafia en deuxieme partie du film...Tres belle salle, jolie lumiere une fresque superbe au mour et du cristal partout. :P


Et j'ai toujours hate de lire la suite!

29/9/05 9:44 PM  
Anonymous m'x a écrit...

Il était une fois en Anittaland.
Je veux la suite de l'histoire de la princesse des ouatères !
Je la préfère à celle de la courtisane des salles de bain...

29/9/05 10:38 PM  
Blogger Maurice a écrit...

on disait aussi les zéouatères (pluriel de les ouatères), une ouassingue, un ouagon, ouate pour Watten...
Bon mais que faisait-elle ? Et comment ta fille s'en est-elle rendu compte ?

29/9/05 11:28 PM  
Blogger Maurice a écrit...

Sinon bravo, tu as passé le cap des 20 000 lecteurs et dans l'outil de recherche de blogs chez Google tu ressors bien, talonnée par une homologue russe !

29/9/05 11:42 PM  
Anonymous Anne a écrit...

Hier en apercevant ta note, je me suis dit que j'allais attendre d'avoir le cerveau au moins un peu reposé pour la lire...

... et j'ai bien fait !!

Je me ronge tous les ongles de la main gauche en me demandant ce qui va bien se passer, pourquoi elle s'est enfermée dans les wouatères, et tout et tout !

30/9/05 9:04 AM  
Anonymous nam-nam a écrit...

un bisous pendant que j'en ai encore la possibilité

30/9/05 10:34 AM  

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