4.6.05

69 année érotique.

Depuis vingt ans, ma réponse n'a pas varié d'un iota : si je devais partir vivre sur une île déserte, le premier disque que je mettrais dans mes bagages serait le Live 69 du Velvet Underground.

Ceci ne souffre pas la moindre discussion ; je ne comprends même pas qu'on puisse encore me poser la question. C'est dire.

Bon, à supposer tout de même qu'on me laisse le temps de faire mes valises avant de partir, bien sûr.

Eh, ne vous bilez pas, surtout. Je sais bien la charge affective que représente ce disque-là pour les fans du Velvet Underground. N'importe quelle gazette spécialisée vous le dira mieux que moi : le Live 69, c'est un peu le Veau d'or des adorateurs du groupe. Dès lors, peu désireuse d'ajouter une voix qui risquerait de paraître discordante à côté de ce concert de louanges, limitons-nous aux affaires courantes, voulez-vous ?

En vingt ans, j'ai eu le loisir d'apprendre tout ce qu'il faut savoir sur le groupe : son environnement, ses disques, l'influence qu'on lui reconnaît, et tout le tralala. Moi, je suis comme ça : vous me donnez un fil de laine, et s'il me plaît je vais dévider toute la pelote (c'est une image ; en réalité, je suis nulle en tricot).

N'empêche, je vous dis ça droit dans les yeux : avec ce que j'ai lu et retenu sur le Velvet Underground, Julien Lepers peut m'inviter quand il veut à son Quatre à la suite. On parie ?

Bon ok, j'y vais.

1°) Le Velvet Underground est un groupe rimbaldien. Parfaits inconnus surgis de nulle part, ils vont lancer durant cinq ans à la face du monde des pépites d'argent que celui-ci sera bien en peine d'apprécier ; une apogée créatrice qui sera suivie d'une longue agonie/déchéance (pas terminée aujourd'hui). Ainsi résumée, son histoire est un parfait condensé du romantisme tel qu'on l'enseigne dans les livres, où pas grand chose ne manque : ni l'insuccès (pis : l'indifférence) qu'il connaîtra de son vivant, ni la gloire posthume qui lui est désormais attachée. Allez vous étonner, après ça, qu'il traîne encore dans son sillage, trente-cinq ans plus tard, de belles poignées d'adolescents attardés rêveurs…

2°) Ces esthètes fracassant leur belle jeunesse dans la célébration de plaisirs destructeurs se nomment Lou Reed, le regard teigneux dissimulé derrière des lunettes noires, John Cale, pâle comme un linge, désaccordant son violon avec minutie, Sterling Morrisson, penché sur sa guitare comme un moine copiste sur son écritoire, et Maureen Tucker, debout devant la batterie qu'elle s'apprête à démolir de ses poings rageurs. Trois gars et une fille pas tout à fait dans le vent de leur époque. A leurs côtés, une jolie galerie de personnages : Nico, blonde sépulcrale, un temps chanteuse du groupe, Andy Wharhol, Pygmalion manipulateur qui leur offrira l'hospitalité, plus quelques menus seconds rôles (Patti Smith, Jim Morrisson, Iggy Pop, David Bowie, rien que ça).

3°) Certains prétendent que, dans le New York de la fin des sixties, le Velvet Underground a inventé la musique punk (je laisse les exégètes trancher ce point). Cependant, au vu de la qualité sonore du disque dont à propos duquel je vous entretiens, je veux bien voter oui (une fois n'est pas coutume) : chantier sonique, le Live 69 est un bourdonnement lancinant qui emplit vos enceintes, tant et tellement qu'on le jurerait réalisé par un preneur de son dyslexique. D'un côté, le bruissement des conversations du bar, verres et bouteilles qui s'entrechoquent, de l'autre, le filet de voix à peine audible du chanteur présentant ses chansons, et quand une corde a le malheur de casser on n'en manque aucun détail.

4°) En découle une gerbe (hmm) de chansons dont la douceur n'a d'égale que la noirceur qui les inspire et dont la fougue prend sa source dans la rue. Autant dire : révolte, mort, désespoir au menu, gorgés des plus sombres versants de l'essence humaine ; passions, envies, outrances, folies. Enchaînées avec une jovialité décalée qui leur offre un relief édifiant, ces chansons vénéneuses tressent une ode impure à la dépravation, sans jamais se défaire de cette beauté qui les illumine et qui les plombe en même temps ; des cauchemars oscillant en permanence entre violence et fatalité, souffrance et trahison, crudité et perversion. Au final : un disque magique et dangereux en même temps, mais dont la fascination n'a jamais cessé d'agir sur moi.

Sans doute parce que, derrière le côté obscur des thèmes abordés (apologie de la drogue, goût de l'auto-destruction, tout ça), s'y trouve inscrit en filigrane le destin d'une être qui m'est chère. Qui, elle, moins prête à affronter les épreuves qui l'attendaient, et moins docile devant la vie surtout, ne réchapperait pas du miroir aux alouettes que son mal-être lui tendait.

C'est un petit matin de printemps, où l'aube dessine un halo blafard sur la fenêtre. A tâtons, je glisse du canapé où je me suis affalée, vaincue par le sommeil, à l'issue d'une longue nuit à discuter et écouter de la musique – cette musique qu'elle avait amenée pour me faire écouter. Au fond, dans la chambre, Franck dort comme un bienheureux ; sans bruit, je remplis doucement la cafetière. Avant de partir, Béatrice a abandonné ce disque à la drôle de pochette près de l'électrophone, à côté duquel je trouve un billet où son écriture arrondie a dessiné quelques mots, genre : J'ai bien aimé ce qu'on s'est dit, à bientôt…

Elle n'est jamais revenue.

Depuis, ce disque ne m'a pas quitté. Et, comme je vous disais, si un jour il devait m'arriver de faire mes bagages en catastrophe, au milieu de ceux-ci il occuperait une place de choix ; la meilleure.




(photos X)

10 PETIT(S) COMPRIMÉ(S):

Anonymous Anne a écrit...

Si tu dis que c'est pour mettre ça dedans, ils te laisseront le temps de faire tes bagages, c'est sûr !

1/6/05 8:41 AM  
Anonymous nam-nam a écrit...

Et si l'on te disait que t'avais 69 choix - que ferais-tu???

1/6/05 11:40 AM  
Anonymous barnabé a écrit...

Ayé, j'ai trouvé ma vanne foireuse.
(24h plus tard)

Cette photo est une figuration de l'expression: "avoir le feu au c.." ?
Non?

Bon, bah je sors alors.

2/6/05 9:49 AM  
Blogger Maurice a écrit...

Je ne connais pas d'île où il y ait des sangliers et pas d'électricité. Même sur l'Île Maurice il y en a.

2/6/05 9:40 PM  
Blogger Ally a écrit...

Si t'amenes le cd sur l'île déserte, oublie pas d'amener le walkman et la cargaison de piles !

5/6/05 12:05 PM  
Anonymous Anne a écrit...

Juste, je t'embrasse.

6/6/05 8:35 AM  
Anonymous jujuly a écrit...

Moi aussi je t'embrasse, me revoilou, j'aime ton post, mil besos.

6/6/05 10:15 AM  
Anonymous nam-nam a écrit...

Hey ANitta

Take a walk on a wide side

:p

6/6/05 11:56 AM  
Anonymous chut a écrit...

"Qu'il est loin le temps devant nous, un jour ou l'autre il fût quand même au rendez-vous", ça compte pas comme un commentaire, hein Anitta ?
je t'embrasse en me sauvant

6/6/05 11:55 PM  
Anonymous m'x a écrit...

Femme Fatale, Sunday Morning, Venus in Furs ou encore I'll Be Your Mirror... voilà ce dont je me souviens quand je pense aux Velvet.
Je crois que cela doit bien faire une dixaine d'années que je ne les ai pas écoutés... alors j'ai bien envie d'y refaire un petit tour, mais le Live 69 connais pas... shame on me :)

8/6/05 4:41 PM  

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