10.4.05

Béatrice danse.

La danse, Béatrice l'avait dans la peau. Sans exagérer, je peux dire qu'elle dansait du matin jusqu'au soir ; à la maison, le moindre de ses déplacements était prétexte à entrechats ou pas de deux. Las, non contente d'exercer son art à tout moment de la journée, elle a converti l'Enfant-Jésus à sa passion, fait de ma mère la spectatrice assidue d'improbables galas de fin d'année, et même mon père esquissait un sourire quand elle déboulait dans le salon chaussée de ses pointes. Curieusement, c'est un virus qu'elle n'a pourtant jamais réussi à m'inoculer. Quand même, savez-vous que pendant trois ans je l'ai accompagnée chaque semaine à son cours – chez "Mme C., ex-ballerine de l'Opéra de P., professeur diplômée d'Etat, chorégraphe " ?

Une dizaine de rues grises séparaient l'école de la salle au miroir, et c'est main dans la main que nous les traversions – bien qu'elle et moi ne jouions pas La Petite Maison dans la Prairie tous les jours, mon père exigeait qu'on se tienne ainsi dans la rue et, peut-être un brin old-school, j'obtempérais sans piper. Parvenues dans le hall surchauffé où cette grande bringue de Mme C. torturait des élèves affreusement boudinées dans d'étroits justaucorps, j'abandonnais sans vergogne Béatrice enfilant le sien. J'avais beau faire, le spectacle pathétique des exercices menés par cette vieille peau sadique et atrabilaire m'horripilait.

En une heure, tout lui donnait matière à d'interminables leçons de maintien, et il y avait dans ses reproches à peu près tout ce que l'âme humaine peut générer de foncièrement mauvais à l'égard de ses semblables – mais à l'heure où la StarAc' pollue chaque année nos étals cathodiques, ai-je vraiment besoin de vous dire ça ?

A la place, en compagnie de quelques mères bien peu soucieuses de leur progéniture, je rejoignais Monsieur C. à l'étage. Pendant le cours dispensé par sa mégère, le bonhomme jovial nous jouait de l'accordéon en fumant des Gauloises et vidant des bières – tandis que l'écoutant d'une oreille distraite j'essayais de faire mes devoirs (maintenant, vous savez pourquoi je n'ai aucun diplôme). Et une heure plus tard, je récupérais une Béa aux joues rouges et aux yeux chargés d'étoiles.

Que voulez-vous ? La danse, ma sœur elle avait ça dans le sang.

En tout, elle s'est obstinée pendant trois ans, durant lesquels elle a supporté sans mot dire les critiques acerbes de Mme C., offert son corps à d'étranges régimes, et ses jambes à d'infinies flexions. Quand elle a compris qu'elle ne deviendrait jamais danseuse étoile, quand la danse classique lui a semblé un monde trop corseté et quand Mme C. a commencé à lui taper sur le système (et je veux bien témoigner qu'elle fut néanmoins d'une infinie patience envers cette harpie), elle a tout arrêté, d'un coup – non sans avoir déballé tout ce qu'elle avait sur le cœur à l'ex-petit rat de l'Opéra. Rétive à toute forme d'autorité, il lui eût fallu un professeur de danse plus moderne, vous saisissez ?

Loin de se décourager, Béa transmit son savoir à l'Enfant-Jésus en personne, qui avait pris sa suite chez cette bonne vieille Mme C. ; heureusement, on ne m'a pas demandé d'emmener Christine par la main là-bas. Figurez-vous que l'emploi du temps de mon père est devenu soudain plus élastique, et qu'il l'emmenait lui-même à son cours, en voiture s'il vous plaît... Bon, j'arrête là mon ironie, sinon je vous connais : vous allez me prendre pour une peste, n'empêche que je me suis toujours demandé comment un homme aussi soucieux d'éducation que l'était mon père pouvait confier ce qu'il avait de plus précieux à une si piètre pédagogue.

Cela dit, ça tombait bien : cette année-là, s'étant laissée convaincre de montrer le fruit de son travail au plus grand nombre, Mme C. accepta de préparer ses élèves à un grand gala de fin d'année.

Je vous prie de croire que les jours précédant la représentation furent animés ; les répétitions s'enchaînaient mais rien n'était prêt et Mme C. fulminait en silence, contrainte à la discrétion par la présence des parents aidant aux derniers préparatifs. Pour la circonstance, je fus chargée d'accompagner à nouveau une de mes sœurs à son cours – la seule chose navrante étant que Monsieur C., prié de mettre la main à la pâte lui aussi, n'offrait plus ses airs d'accordéon à qui voulait l'entendre.

A la maison, l'excitation atteignit ces soirs-là un niveau rarement vu jusque-là. Dans cette ambiance, avoir assisté au travail acharné que mena Béatrice pour introduire dans la chorégraphie de notre benjamine des éléments de modernité qui ne fassent pas hurler Mme C. reste mon plus beau souvenir ; et le fameux soir, dans la salle des fêtes du village, on n'eût pas pu glisser un spectateur de plus parmi tout ce que la région comptait d'amateurs.

Inutile de vous dire que le spectacle fut à la hauteur des efforts consentis ; déguisés en arbres, les Petits massacrèrent allègrement le Sacre du Printemps ; grimés en fruits et légumes, les Moyens sapèrent avec un bel entrain le Boléro de Ravel (nous ne le savions pas encore, mais le comble serait atteint par le final offert par Mme C. elle-même qui, abaissant Rêve d'Amour au rang d'hymne de supermarché, infligerait à la salle le témoignage de l'outrage que les ans faisaient subir à ses articulations). Auparavant, les rares garçons du cours entonnèrent, sur une musique vaguement country, une ronde endiablée de cow-boys et d'indiens… Enfin ce fut au tour de Christine de monter sur scène. Toute la famille retint son souffle.

La poursuite s'alluma avec retard, et on entendit chuinter la sono.
Start spreadin' the news
I'm leaving today
I want to be a part of it
New York, New York

These vagabond shoes
Are longing to stray
Right through the very heart of it
New York, New York
"…
Placée à côté de Béatrice, je voyais ma sœur qui bouillonnait. Une hésitation imperceptible apparaissait-elle dans le délié d'un bras ? Sa main se crispait. Une pointe se tendait-elle insuffisamment ? Sa bouche s'entrouvrait. Bon, je ne dis évidemment pas ça parce qu'il s'agit de ma sœur, mais Christine fut réellement époustouflante.

Tant et si bien qu'à l'issue du spectacle, chacun vint féliciter l'enfant prodige, et nul ne se tournât une seconde vers Béatrice. Passe encore que, dans l'agitation saisissant un public peu habitué à de tels élans on l'oubliât un peu, mais ce qui la mit le plus en rogne fut l'article de La Voix du N. du surlendemain, qui rendit un hommage très appuyé au travail de Mme C. et de ses élèves… sans que du nom et du prénom que par vanité elle avait fait ajouter sur le programme de la soirée il ne soit question.

Qu'il ne se trouve personne pour lui reconnaître une part du succès obtenu acheva de dégoûter ma sœur du quatrième art. Désormais, c'est sur d'autres planches qu'elle irait l'exercer. Et c'est sans doute pour me remercier de l'avoir accompagnée tant de fois chez Mme C. que, des années plus tard, elle me traînait chaque samedi soir en boîte de nuit.

Moi je la suivais sans un mot, le plus souvent de l'autre côté de la frontière, parfois de l'autre côté de la mer. Bon, le croirez-vous ? Jusque dans le bateau qui nous emmenait là-bas elle dansait.

La danse, Béatrice avait vraiment ça dans la peau.




(sculptures Mario Jason)

6 PETIT(S) COMPRIMÉ(S):

Anonymous jujuly a écrit...

Ton récit m'a emportée dans un tourbillon d'entrechats, Anitta. En me relevant, j'ai décrit quelques pirouettes et deux-trois envolées. Et puis je me suis rassise parce que finalement, dans mes chaussons en peluche XXL, la grâce, elle me vient plutôt en te lisant.
(quand je pense qu'Eugénie est inscrite à la danse... le spectacle de fin d'année, c'est Casse-Noisette, j'espère qu'elle ne jouera pas la noisette!)

11/4/05 8:22 AM  
Anonymous nam-nam a écrit...

C'est marrant (est-ce le bon mot) j'ai rêvé toute la nuit de la proffe de danse que j'ai eue pendant 15 ans ... je clique sur ton blog et je tombe sur cette note magnifique qui m'a remémoré bien des souvenirs ... et mon rêve de cette nuit.

Etais-tu là avec mes rêves?

11/4/05 9:48 AM  
Anonymous barnabé a écrit...

Tu nous fais vivre bien plus que ces souvenirs.
Et nous décollons avec toi.
Merci !

11/4/05 3:36 PM  
Blogger Anne a écrit...

Je rêve d'autant plus devant ce récit que je me serais rêvée étoile mais ne suis qu'une "tombeuse".

Pas une tombeuse d'hommes, non, juste une chuteuse, une fille qui n'a pas le pied sûr.

Alors à part la danse de Baloo... je rêve devant la grâce de Béatrice, même si elle n'a pas été reconnue à sa juste valeur !

11/4/05 5:09 PM  
Anonymous Drizzt a écrit...

Comme tu racontes bien.j'en arrive presque à imaginer les images qui vont avec ton recit.

12/4/05 6:34 AM  
Blogger Maurice a écrit...

La danse pour les filles, le chant pour les garçons. Que veut dire Rosendaël? Merci pour le commentaire. C'est le premier d'une longue série j'espère. J'ai rattrapé mon retard. L'aventure continue!

12/4/05 11:03 PM  

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