9.2.06

Comme un torrent.

La suite, petite sœur, tu la connais. Passa ce temps, s'égrenèrent ces longues années d'indifférence que nul ne rattrapera jamais, où chacun resta dans son coin ; puis, comme un torrent submergé par l'orage, la vie sortit soudain de son cours, et des femmes de la famille emporta la plus belle – la plus sauvage. A la manière d'une lampe magique qu'on aurait frottée à l'envers, un mauvais génie émergeait de son sommeil, et nous n'avions pas fini d'encourir ses foudres ; cette année-là, le ciel s'est voilé de lourds nuages et un sale parfum de malheur s'est comme vaporisé dans l'atmosphère, ondes néfastes, décharges d'éclairs transparents, même respirer vous faisait mal, cette année-là la pluie ne fut qu'un crachin noir.

Je t'ai dit, petite sœur, combien la famille resserra ses liens devant le coup qui lui fut asséné, et comment elle multiplia rencontres et dîners, piques-niques et retrouvailles. T'ai-je dit qu'à compter du jour où Louloute fit irruption dans notre vie tel un petit cyclone sur deux pattes, la mère changea du tout au tout ? Evanouie, la féministe acharnée ! Disparue, la militante de l'égalité des sexes ! Envolée, la mère sévère défendant jusqu'au bout Mme Hernoot, et distribuant sa ration de toutouilles à ses filles ! Crois-moi, cette métamorphose fut spectaculaire. Du jour au lendemain, comme la glace fond près du poêle, elle est devenue une mémé gâteau – il fallait le voir pour le croire : avec Louloute dans ses jupes, elle t'aurait fait passer Mamie Nova pour Folcoche.

Quoi, le père ? Le père, il discutait avec moi dis donc, et c'était un plaisir de l'entendre m'accuser de déviance, quand ce n'était pas de trahison – au moins avais-je désormais une place à ses yeux – tout ça parce que je lisais Libération et que j'avais le malheur de ne pas m'effaroucher qu'il n'y ait plus aucun ministre communiste au gouvernement. Ou parce que, retrouvant peu après le chemin du campus grimée en étudiante, je participai à deux-trois assemblées générales contre la loi Devaquet – sans m'engager plus que ça. Heureusement, à mes côtés Franck tenait fermement la barre de nos échanges, et pour ce qui était de l'action syndicale (la question était : peut-on couper le courant aux usagers pour faire prévaloir des revendications d'intérêt national ?), ces deux-là ne donnaient pas leur langue au chat, bien au contraire.

Le résultat, le voilà : pendant le temps qu'elles se sont cotoyées – et dis-toi bien que s'il l'avait fallu, la plus jeune se serait rendue en rampant chez sa grand-mère –, Louloute a été pourrie-gâtée par sa Mamie. Bon, tout ne devint pas rose pour autant : si, un peu par la force des choses, la mère regardait Louloute comme une autre de ses filles, le plus étonnant était qu'à cette attitude renversante s'ajoutaient d'incessantes remarques plus ou moins drôles à mon endroit. Quoi que je fasse et dise, c'était simple : elle n'arrêtait pas de me reprendre, et pas toujours sur le ton de la blague. Que j'étais trop ceci ou trop cela, pas assez gentille ou pas assez sévère. Quoi, pas assez sévère, moi ? Devant un tel aplomb, j'avalais chaque fois ma salive de travers. Pour tout te dire, je me demandais surtout si elle n'avait pas complètement perdu la mémoire…

Je te rassure, petite sœur, tout ceci n'a jamais pris de trop grandes proportions, j'avais retenu la leçon moi, je n'ai pas travaillé jusqu'à ses cinq ans et je m'en suis occupée chaque jour, de ma Louloute. Ce n'était qu'un jeu, auquel il a parfois fallu mettre le hola. Mais je ne les avais pas fuis si longtemps pour ne pas goûter un peu cette harmonie revenue, et pour me fâcher à la première occasion, surtout avec Louloute au milieu. Après le séisme, on avait besoin de s'accrocher, et toutes les deux on se prêtait nos épaules, à tour de rôle ; à travers ses piques, elle me faisait passer le message. Elle qui avait tant œuvré pour que je me rapproche du père, elle était resplendissante. Et puis, n'avais-je pas de mauvaises pensées à me faire pardonner ? N'étais-je pas cette fille indigne qui s'apprêtait à se marier honteusement en cachette, loin d'eux ?

Chez eux, le soir, quand nos repas s'éternisaient du discours des deux hommes, je couchais Louloute dans mon lit et je retrouvais la mère dans sa chambre, allongée devant un vague programme télé et lisant un vieux livre. Alors, je m'asseyais à ses côtés, au bord du lit, et j'éprouvais la drôle de sensation d'être redevenue la petite fille que j'étais quinze ou vingt ans plus tôt, au sortir de ces cauchemars qui peuplaient mon sommeil, quand elle posait son front large et serein contre le mien.

Au premier anniversaire de ton départ, nous sommes allés manger sur l'herbe, près du Cap ; là même où nous t'avions dit adieu. Toute la famille était réunie : parents, sœurs, oncles et cousins. C'était une belle journée, ensoleillée comme le sont souvent, par ici, ces jours où le printemps cède la place à l'été. D'une voix douce j'ai lu quelques mots, et s'en est ensuivi une journée champêtre à l'ambiance partagée entre le sérieux et la joie, les éclats de voix des adultes heureux d'être là et le rire des enfants ; au milieu de cette petite troupe en goguette, fais-moi confiance, Louloute était le plus couvé des bébés. Au retour, dans la voiture, était-ce une poussière, un courant d'air, un mal de gorge, un vieux souvenir ? Va savoir… Sur la banquette arrière, trois femmes regardaient la route avec les yeux brillants.




(photos DR) .

19 PETIT(S) COMPRIMÉ(S):

Blogger Ally a écrit...

Ah ouais ? Mamie Nova pour Folcoche ? Quand même...lol.

9/2/06 12:52 AM  
Anonymous samantdi a écrit...

Toujours autant d'émotion...

9/2/06 8:23 AM  
Anonymous luna pat a écrit...

ça donnerait (presque) envie de devenir grand-mère... d'ailleurs Devaquet, 1986 ? ça ne nous rajeunit pas ;-)

9/2/06 9:11 AM  
Blogger Bang bang a écrit...

Je comprends mieux... Quelque chose a pris la forme du destin.

9/2/06 10:05 AM  
Anonymous barnabé a écrit...

"Devaquet, au baquet, Devaquet, au baquet !" Ah dis donc, ça marchait bien ce slogan !

Toutes mes confuses, je ne savais pas trop quoi dire.

Bises.

9/2/06 10:29 AM  
Anonymous blog-trotter a écrit...

Un jour, le jour s'arrête.
Une tête se courbe sous le poids du silence
des yeux luisent dans un salon fleuri
où nul ne parle et tous écoutent les bruits
les gouttes sur la vitre
le radiateur qui craque
ce froissement des choses en dérive.
Et puis quelqu'un soupire
que voulez-vous, c'est la vie
on parle du passé
pour oublier le choc froid des cuillers
contre la porcelaine
à l'heure où le secret déborde
sur les murs de la conversation.

(Tendresses infinies)

9/2/06 10:49 AM  
Anonymous Poupoule a écrit...

Pas grand chose à dire juste que bah waouh quoi. Il sort quand ton bouquin? ;)

9/2/06 10:58 AM  
Blogger luciole a écrit...

L'émotion au rendez vous de cette lecture... Ce que j'aime les mots pour ce qu'il font de nos maux, du sublîme... Ici, chez Samanthdi, et ailleurs, c'est vraiment (étrange mot vrai-ment) magnifique ... Merci ...

9/2/06 11:45 AM  
Anonymous Traou a écrit...

Une histoire de femmes, qui se donnent la vie, la rendent difficile quelquefois, s'éloignent et se rapprochent, se perdent ou se retrouvent, se passent le relais... ou non. Toujours avec émotion...

9/2/06 1:13 PM  
Blogger Vroumette a écrit...

Certains billets comme les différentes aventure d'Anitta me rendent hilare, et d'autres, comme celui-ci, me laisse souvent les yeux brillants devant mon écran.

9/2/06 1:49 PM  
Anonymous Fauvette a écrit...

La tendresse à n'importe quel âge, c'est toujours bon.

9/2/06 5:40 PM  
Anonymous blog-trotter a écrit...

La tendresse, oui.
On dirait qu'elle en a stcké depuis la guerre... 14, de 39-45, d'indochine, de Corée, d'Algérie, du kipour, du Golfe...des boutons.
(???) ; )

9/2/06 9:16 PM  
Anonymous elvi4 a écrit...

Ou je me trompe, ou ce deuil n'a plus de raison d'être puisque tu l'a métamorphosé en invisible présence. Les absents ne le sont que si nous l'exigeons d'eux ; autrement, ils ne se génent pas pour adopter, à nos côtés, le pas tranquille d'un compagnon.

9/2/06 10:35 PM  
Anonymous blog-trotter a écrit...

Un bisou. Avec beaucoup de frites autour.

10/2/06 12:54 PM  
Blogger Julielanne a écrit...

J'aime ces passages du rire aux larmes... les séparer serait, à mon sens, se leurrer... enfin?!! Nous ne sommes qu'une et même personne, que ce soit dans les rires ou dans les larmes...
Je dirais bien des choses en plus sur ce texte, mais en ce moment je fais l'huître... tu m'en veux? ;o)

10/2/06 1:02 PM  
Anonymous LaVitaNuda a écrit...

:-)
J'ai comme une arrière-bonne pensée... Comme quoi parfois il faudrait être fils ou fille indigne, jusqu'au bout ultime... pour ramener de la dignité pour tous.
"Petite soeur" aurait su répondre mieux que moi.
Les yeux brillants.

10/2/06 5:21 PM  
Blogger Asterie a écrit...

« la banquette arrière, trois femmes regardaient la route avec les yeux brillants », j’ai remis les lunettes de soleil ta poussière qui pique les yeux a virevolté jusqu’ici .

10/2/06 7:35 PM  
Anonymous del4yo a écrit...

Moi je l'ai toujours dit:

Ce sont les petites filles qui sauvent le monde.

10/2/06 8:05 PM  
Blogger Maurice a écrit...

Quel Cap évoques-tu Anitta ?

14/2/06 5:35 PM  

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