20.4.06

L'origine du monde.

La première chose que je voulais vous dire, c'est que cette histoire n'a rien d'extraordinaire ; cherchez autour de vous, et je suis sûre que vous en trouverez des centaines, de ces hommes et femmes anonymes, plongés dans la tourmente d'un monde en chaos, où la pauvreté pousse à l'exil plus sûrement qu'un tremblement de terre ou une épidémie, et qui ont cependant essayé de poser les bases d'un monde meilleur – le fait que leur beau rêve se soit fracassé sur l'autel de la corruption et des luttes de pouvoir n'enlevant rien, à mes yeux, au courage et la volonté qui furent nécessaires ; après tout, si la tentative a échoué, ce n'est que jusqu'à la prochaine fois, et certainement pas une raison pour baisser les bras.

Comme chaque histoire, virevoltant dans la spirale du Temps telle un cerf-volant au milieu de la bourrasque, elle est la somme des destins individuels des enfants de la lignée, où chaque génération apporte son lot de joies, chagrins, leçons ; avec ses failles et ses béances, elle en dira sans doute davantage en ses creux qu'en ses reliefs. Et si aujourd'hui, remontant la saignée que je creuse en mon passé, je me lance à la conter (oh, avec humilité et modestie, croyez bien), en la bardant du souffle de ceux qui furent ses héros, c'est qu'il est temps de vous dire d'où je parle, non ?

Et donc : une histoire ordinaire, disais-je. Celle de Paul et Antoine, débarquant, un frère soutenant l'autre, de cet Est de la France qui les avait vus naître (près de Nancy), dans le Nord industriel de la fin du XIXème siècle. D'où venaient-ils, ces deux vagabonds, se nourrissant sur leur chemin de fruits chapardés dans les vergers ? Fuyaient-ils une Allemagne devenue seule maîtresse des lieux ? Le baluchon sur l'épaule, poursuivaient-ils la route de parents venus d'encore plus loin, d'Espagne, d'Italie, de Pologne ? En lieu et place d'Antoine, faut-il lire Anton, Antonio ? Et quand bien même ils ne fuyaient que la misère, pouvez-vous me dire ce qui les poussa à s'établir dans cette région où s'extrayait, à la force des phalanges, un or noir n'enrichissant qu'une poignée de capitalistes ayant bâti leur fortune sur la sueur et le sang des autres ?

Pour ce qui concerne les conditions de vie de cette période, sans vergogne je vous renvoie à Germinal. Mais ne soyez pas crédules : du travail, quoi qu'on vous raconte aujourd'hui, il n'y en avait pas toujours, surtout si vous aviez l'audace de professer des opinions politiques hautement révolutionnaires pour l'époque ! Et, pour le moins qu'on puisse dire, ces deux-là n'avaient pas leur langue dans la poche… Néanmoins, leur vaillance trouva à s'employer. D'abord ouvriers agricoles, préposés à la cueillette des betteraves (tâche plutôt réservée, alors, aux femmes et aux enfants), Paul et Antoine furent ensuite admis à la fosse. Gueules noires !

De là, nul ne sait ce qu'il serait advenu des deux frères si, quelques années plus tard, le plus jeune n'avait laissé sa peau sur le carreau, victime de l'éboulement d'une de ces galeries creusées à la va-vite pour accroître les niveaux de production. A la suite de l'accident, pour lequel on prétend qu'Antoine ne laissa à personne le soin de remonter le corps de son frère à la surface, l'aîné quitta la mine, reprit sa route et se réfugia plus au nord, dans cette plaine aux dunes offertes à tous les vents qu'on nomme les Flandres.

C'est là qu'il allait finir par s'installer, offrant son corps fatigué aux embruns, revivifiant ses poumons encrassés au bon air du large, se débrouillant de boulots journaliers dans la réparation navale, n'oubliant pas de participer aux assemblées qui accompagnèrent la naissance d'une grande organisation ouvrière. Et épousant une certaine Anitta, joli bout de femme d'ascendance autochtone, chargée, comme on disait en ce temps-là, de tenir les cordons du ménage et briquer les fenêtres du logis (et toute modestie mise à part, je crois pouvoir affirmer qu'il était bien tombé).

Leur siècle avait deux ans quand Anitta accoucha d'un petit Paul, aîné d'une fratrie que viendraient compléter Clémence, Emile et Albert. La famille emménagea alors dans un logement plus grand (la bâtisse, du côté de St-Paul, a été détruite il y a peu) y coulant d'heureux jours… avant que ne défilent, dans les rues du 1er mai 1906, les manifestations réclamant la réduction de la journée de travail à huit heures. Soucieux d'éviter toute contagion, et apeuré par les énormes troubles occasionnés, le gouvernement fit donner la troupe ; un parmi d'autres, Antoine fut arrêté.

Si cette arrestation lui apporta un certain prestige auprès de ses camarades, inutile de dire que question boulot, il est vite devenu tricard de chez tricard – on lui eût greffé les cornes de Lucifer sur le crâne que sa situation, le matin au bureau d'embauche, n'eût pas été pire. Sans compter que son séjour en prison, bien que bref, avait ravivé le mal qu'il portait dans sa poitrine depuis ses années noires. Dès lors, œuvrant toujours pour la classe ouvrière mais en des postes moins exposés, il traîna quelque temps sa carcasse usée sur le port, avant de s'éteindre dans d'infinies souffrances au début des années vingt, veillé jour et nuit par une Anitta qui, à sa mort, éleva seule leurs quatre enfants. Ah ça, il n'y avait pas toujours du pain pour tremper dans la soupe, et pas non plus de la soupe tous les jours, chez l'Anitta de ce temps-là…

Doté d'une corpulence aussi respectable que son colosse de père, Paul possédait un caractère aussi buté – hélas en beaucoup moins sérieux. Lui, c'est clair, il ne serait jamais syndicaliste ! A l'école, qu'il fréquenta environ jusqu'au certificat d'études (sans l'obtenir, les diplômes n'étant pas vraiment une affaire de famille), ce petit chenapan préférait largement faire les quatre cents coups sur les quais. Papillonnant à droite ou à gauche, revendant ce qui tombait malencontreusement des bateaux ou des camions, s'essayant à la sidérurgie ou la vente de poissons à la criée, il ne devait se ranger que sur le tard aux vertus de la sagesse, en partie grâce à une marchande de fleurs à la verve inimitable prénommée Berthe, qui allait devenir sa femme.

Mais échappe-t-on jamais à son destin ? Si son art de la combine lui permit de mettre sa famille à l'abri du long siège que subit la ville durant la Seconde Guerre – tandis que lui s'entraînait à manier les explosifs du côté de Londres – il se retrouva à faire docker quand, en 1947, éclatèrent les grèves les plus violentes qu'ait connu le pays. Bien sûr, il s'en tint soigneusement à l'écart… jusqu'au jour où un navire aux soutes remplies de charbon tenta de décharger sa précieuse cargaison sur le port. Depuis des semaines en effet, les mineurs des tout neufs Charbonnages avaient cessé le travail, et l'on entendait, en haut lieu, briser net leur mouvement.

Ce jour-là, son atavisme fut le plus fort, et ce vaurien ne trouva rien de mieux à faire que se battre comme un chiffonnier avec les soldats réquisitionnés pour l'occasion. Ironie du sort, comme son père quarante ans auparavant, il fut jeté en prison ; après avoir fui tout ce qui, de près ou de loin, évoquait la geste paternelle, il se retrouvait à en emprunter les pas. Pis qu'un hérétique à qui la Très Sainte Marie serait apparue sur les murs de sa cellule, lui qui se disait vierge de toute conscience politique se convertit alors aux bienfaits du marxisme triomphant ; d'un pas solide, à sa sortie de prison il rejoignit le Parti des Fusillés la fleur aux dents.

Je n'ai pas connu Paul, mon grand-père, victime d'une mauvaise fièvre un an avant ma naissance. D'après Berthe, ma grand-mère, il paraît que je lui ressemblais, niveau caractère (disait-elle ça pour me taquiner ?). Par contre, je me souviens très bien d'elle, et de sa prothèse ; depuis sa jambe perdue pendant les bombardements de mai-juin 1944, ma Mamie ne se déplaçait qu'en fauteuil roulant – souvent, pour rire elle nous faisait toucher sa jambe de bois, Béa et moi, ce qui nous donnait toujours la chair de poule. Et son châle jeté sur ses épaules, et les chats qui avaient élu domicile dans sa cuisine, la cafetière en permanence sur la gazinière. Et les histoires irrésistibles qu'elle nous racontait.

Je me souviens aussi de ses enfants, bien sûr. Avec Paul, elle en eût deux : une fille prénommée Marie, qui devait sitôt ses vingt-et-uns ans sonnés épouser un chauffeur routier anglais, et devenir par là-même ma tante de Londres – ainsi qu'un garçon, Roland, né un jour d'août 1935, dont je n'avais pas fini d'entendre parler…




(illustrations Fernand Léger)

18 PETIT(S) COMPRIMÉ(S):

Anonymous luna pat a écrit...

et c'est Berthe qui t'as permis de remonter le fil du temps jusqu'au premier Paul ?
Ca doit être quelque chose une grand-mère à jambe de bois... (la mienne se contentait d'enlever son dentier pour m'effrayer) ;-)

21/4/06 12:50 AM  
Anonymous nam-nam a écrit...

Tiens tiens, Roland serait-il le sujet de la prochaine note?

Je crois deviner un peu ... mais soyons prudente, on ne sait jamais avec Damnitta

21/4/06 10:34 AM  
Anonymous Traou a écrit...

Un jour, un jour, si tu veux, on fera un film de l'histoire de ta famille... Une saga haute en couleurs... Je vois déjà les visages de certains personnages, des dialogues, la jambe de bois !
Kèstenpense ?

21/4/06 11:05 AM  
Anonymous luna pat a écrit...

alors la mémoire des hommes de la famille passe par celle des femmes...
ça ne m'étonne pas vraiment ;-)

21/4/06 11:22 AM  
Anonymous barnabé a écrit...

Ce travail de mémoire s'installe dans l'Histoire.
C'est un sacré travail (dans tous les sens de l'adjectif).

Tiens, une bise en passant (ça faisait un moment)

21/4/06 12:04 PM  
Anonymous Patrick a écrit...

Beau texte et puis sans moules à mijoter sur le feu, c'est bien mieux ;-)

21/4/06 1:02 PM  
Anonymous Fauvette a écrit...

Oui beau texte, merci de nous faire partager ton histoire.

Ah le Parti des Fusillés : ma fille vient de passer un oral, et on lui a demandé "quel était le surnom du PCF après la guerre". Et honte à moi, elle n'a pas su. Et pourtant son gd-père en était un sacré de coco !
Bonne journée, et comme d'hab, je reviendrai faire une petite lecture, au calme.

21/4/06 1:57 PM  
Blogger tirui a écrit...

mais alors t'es même pas une vraie fille du Nord !
pfff
et d'ici qu'on apprenne que toi aussi tu as fait de la prison...

21/4/06 2:45 PM  
Blogger Jean-Pol Lefebvre a écrit...

Madame, il me faut avoir l’âge que j’ai pour comprendre votre démarche rédactionnelle, émotionnelle. L’admirer aussi. Juste une seconde pour vous dire que j’avais, jadis, cherché et repris les traces de mon grand-père. L’homme généreux avait disparu vingt-huit jours avant la fin de la guerre, dans le camp de Maunthausen. Emporté par une dysenterie imbécile mais commune. Il s’était trouvé là depuis des années, à cause de ses fougues politiques, engagées, solidaires. Peut-être aussi parce que son prénom était Siméon. Trop juif , le prénom. Je me suis longtemps contenté de ces faits, d’autant qu’ils étaient glorieux, confortablement et historiquement respectables.
J’ai pris la mesure de l’immense courage de ma famille lorque j’ai fouillé les poches des vestons de mon grand-père. Vous avez déjà , sans doute, fouillé les poches des vêtements d’ enfants, de vos frères, de vos soeurs, de vos proches...On le fait sans haine et sans honte. Avec une infinie pudeur.
J’ai compris alors que mon grand-père nous a construit. Façonné au travers de centaines de petits mots écrits au crayon noir sur du papier volé. Laissés au fond de ses poches, des ses sacs, de ses mallettes, de ses cartons et de ses boites. Il nous a donné la vérité de sa vie. Des moments aussi maladroits que regrettés, des attitudes aussi franches que dangereuses. Essentielles pour tous les nôtres aujourd’hui. Fondamentales mêmes. Toujours et encore. Vos mots m’ont rappelé les siens. Merci.

21/4/06 6:23 PM  
Anonymous samantdi a écrit...

Ces vies minuscules, comme l'écrit Michon, ce sont celles des nôtres, et nous remontons vers elles...

L'arrivée de ces deux frères, venant de l'inconnu, à travers les champs de Betterave, vers "Montsou", les relie à Etienne et l'image de l'un remontant le corps de l'autre depuis "le Voreux" me donne la chair de poule.

21/4/06 7:02 PM  
Blogger Asterie a écrit...

J’ai trouvé chez le bouquiniste « la poussière des corons » de Marie-Paul Armand, je ne sais pas si tu connais, ce n’est pas Zola mais son histoire est vraie et bien racontée.

22/4/06 8:26 AM  
Anonymous Arte a écrit...

Je vote pour ANTON ...
(Quelle écriture !)

22/4/06 8:30 AM  
Blogger Vroumette a écrit...

Des hommes et des femmes de caractère à n'en pas douter. Je suis sidérée de voir les convictions humaines qui animent ta famille depuis des générations.

Seul mon grand-père aujourd'hui décédé avait cette constante attention envers autrui, envers le devenir des autres, et j'espère que cette nous transmettrons cette "conscience politique" aux zozos, mais pas facile de les ouvrir sans être tenté de faire de prosélytisme.

23/4/06 1:49 PM  
Anonymous jujuly a écrit...

:)
Et bien d'accord avec Vroumette ci-dessus.

24/4/06 8:45 AM  
Anonymous Laflote a écrit...

Tu écris bien.
Merci pour ton petit tour sur mon blog... A bientôt, ici ou là-bas !

24/4/06 9:04 AM  
Blogger Bang bang a écrit...

Attention tout doucement on te dessine à lire ta galerie de portraits de famille. ,)

24/4/06 9:40 PM  
Anonymous Ka a écrit...

Il y a quelques années, mon Grand-Père Louis, né en 1917 m'a laissé un manuscrit retraçant toutes les années de sa vie et des siens, par dates précises, de ses premières responsabilités syndicales en 1948 dans les mines de HAUTE LOIRE, en passant par les premières dents de ses 5 filles dont ma mère... Et comme dans chaque histoire, joies chagrins, destins...
Comme je voudrai avoir ta plume pour faire revivre cette épopée dont le squelette sur papier, bourré de dates précieuses, m'effraie...
Mon grand-père a aujourd'hui 89 ans...

25/4/06 11:38 AM  
Blogger Maurice a écrit...

Dès le départ j'ai pensé à ce tableau. J'en ai pris une photo il y a quelques semaines au Musée d'Orsay.
Quant à la jambe, était-elle de bois ? Ne l'a-t-elle pas cassée su'l'péristyle de Saint E à Grande-Mardyck ?

9/5/06 10:00 PM  

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