22.1.05

Nord.

Alors voilà. Ce serait comme un long, un très long zoom, qui se jouerait du brouillard comme les rivières serpentent autour des peupliers, et s'avancerait lentement vers une femme habillée en sorcière. A cet instant-là la musique – j’ai une préférence pour la 7ème de Beethoven mais je suis prête à discuter – s’arrête, et la sorcière commence à parler. D’abord tout doucement, puis de plus en plus fort. Parfois – le croyez-vous ? Elle se met à chanter.

Ce qu’elle dit ?

Elle dit le mont Noir et le cap Blanc-Nez, les monts de Flandre, le platier d'Oye et les bocages de la Thiérache ; elle dit les rivières et la mer, les falaises et les vallons, elle dit les plages interminables et les champs immenses ; elle dit les polders, les terrils, les maisons de briques, les places gigantesques et les rues pavées. Elle dit les corons, les demeures de maître, les immeubles futuristes.

Elle dit les hommes et les femmes, gueules noires de naguère, cols bleus et blancs d’aujourd’hui, les géants portés en triomphe, leurs familles et leurs gardes du corps en osier naviguant sur les masses folles et endiablées des carnavals populaires.

Elle dit les morts, les souffrances, les sacrifices, les catastrophes ; elle dit les usines désertées et les ouvriers plombés, les personnels jetés comme des chiens, les machines-outils saccagées, les patrons envolés, leurs profits et le travail avec.

Elle dit les plans sociaux et les licenciements, les reconversions ratées qui font tourner les hommes en rond. Elle dit les friches industrielles polluées qui suintent leur mal en de grosses flaques visqueuses, ou le poison invisible abandonné avec l’amiante.

Elle dit la volonté de transformer la région en une zone logistique, à mi-chemin de l’Europe du Nord et de celle du Sud, chargée de réguler les flux d’un Marché toujours plus puissant et qui broyera toujours plus d’hommes pour asseoir son emprise.

Elle dit le sucre et la chicorée, le textile et l’acier, les métros sans chauffeurs, les tunnels sous la mer, La Redoute et Auchan. Elle dit les fourneaux des aciéries, le bruit assourdissant des laminoirs, et le vent, ce vent qui emporte au loin l’odeur du feu domestiqué.

Elle dit les musées, de la mer ou de la dentelle, de la faïencerie, des peintures ou des poupées. Elle dit Zola et Yourcenar, elle rit avec Boon et Devos, elle chante Brel et Macias, Bachelet, Adamo, Arno et même Johnny Hallyday (oui. Même Johnny Hallyday)

Elle dit les vagues d’immigrants belges et polonais, italiens et algériens ; les vagues d’occupants anglais, espagnols ou allemands. Elle dit les bombardements de 1944, les grandes grèves de 1947 et toutes celles qui ont suivi et qui suivront encore.

Elle dit ces chiffres monstrueux de l’exclusion, des RMIstes et des sans-abris, du sida et de la consommation d'alcool. Elle dit ces écoles en zones prioritaires au taux d’échec si scandaleux, et ces quartiers à l’abandon. Elle dit cette espérance de vie inférieure de trois ans à la moyenne nationale.

Elle dit cette pluie fine qui régénère l’atmosphère, cette brume qui masque la fumée, ce crachin insidieux vous transperçant l’échine. Elle dit ce désespoir larvé, cette plainte sourde, cette mélancolie poisseuse ; mais plus que tout – plus que tout, elle dit ces éclats de rire emportant tout sur leur passage.

Elle dit les cliques et les braderies, les pyramides de moules devant les tavernes bondées, les fleuves de bière qui s'écoulent, les frites-mayo dévorées à pleins doigts sur la plage, le waterzoï dégusté en famille, la tarte aux maroilles partagée avec les voisins.

Elle dit la soupe du soir quand elle était petite, le grand klaxon de la prise du travail au matin, et ces hommes courbés se dépêchant sans bruit, serrant contre eux le potjevleesh amoureusement glissé dans leur gamelle.

Elle dit ces cafés ouverts à matine et jusqu’à point d’heure, ces airs d’accordéon et ces odeurs de tartes au sucre, d’endives au gratin ou de gaufres à la cassonade s’échappant de la cuisine. Elle dit ces sucres tenus sous la langue, et ce café âcre et brûlant.

Elle dit le courage absolu de ces hommes et ces femmes durs à la tâche, leur refus obstiné de pleurer sur leur sort. Elle dit ces fêtes foraines, ces festivals, ces bandes et ces rigodons où les frontières s’abolissent derrière une perruque ou un masque.

Elle dit l’accueil et la convivialité, les claques dans le dos, les larmes essuyées vite fait d’un revers de la main.

Elle dit "Je vous ai compris" et "Vive les 35 heures", elle est incollable sur Jean Bart et Charles Quint, elle dit l’esprit de révolte et de conquête qui les animent, elle et ses semblables

Elle dit plein d'autres choses, encore.

Et à la fin elle ne dit pas que le Nord de la France est la plus belle région du monde, non. Elle dit juste qu’elle voit mal comment elle pourrait vivre ailleurs, elle.

Et sous le beffroi, la voix du grand Raoul se met à retentir :
"Tout près du cap Gris-Nez
Quand j'ai fini d'pêcher
On s'retrouv' chez Léonce
On est onze
On mesure les poissons
En vidant des canons
Et on pass' vit' le cap
Car ça tape
Bientôt plus d'Cap Gris-Nez
Encor' moins d'cap Blanc-Nez
Ceux qu'on voit c'est nos nez
Tout roug's et
Quand les verr's que je lèv'
Ot'nt le sel sur mes lèvres
Moi je pens' à Marie
Qui est partie

Quand la mer monte
J'ai honte, j'ai honte
Quand ell' descend
Je l'attends
A marée basse
Elle est partie hélas
A marée haute
Avec un autre

Lors le nez dégrisé
Je quitt' l'estaminet
Et j'regard' en rêvant
Le rident
D'l'autr' côté de la mer
Les collin's d'Angleterr'
Montr'nt que l'mond' par ici
Est tout petit
Et à gorg' déployée
Sur le flot déchaîné
Je l'appell' à grands cris
R'viens Marie
P't'êtr' qu'à la molliment
Pour pêcher qu'c'est l'bon temps
Mon filet m'la rendra
Dans mes bras

Quand la mer monte
J'ai honte, j'ai honte
Quand ell' descend
Je l'attends
A marée basse
Elle est partie hélas
A marée haute
Avec un autre
"





(photos X. Quand la mer monte : paroles Jean-Claude Darnal)

8 PETIT(S) COMPRIMÉ(S):

Blogger sébastien a écrit...

Tu frappes fort. Je commence à te lire et j'en redemande aussitôt. Méchant comprimé elle offre cette Anitta. Pour ce qui est de la 7e…. C’est sa première symphonie qu’il a écrite en sachant qu’il était en perte de ses moyens physiques. Et sa moins bien reçue. En plus, 7 est le chiffre de dieu alors là…alors rien.

23/1/05 8:31 AM  
Anonymous Anonyme a écrit...

N'est-ce pas honteux d'intervenir après une (encore) si belle note en parlant de ces fièvres enflammées qui colorent la nuit pendant que les stades de football du Nord chantent !

Il est vrai que les lensois, autant que les lillois aiment courir après les corps ronds.

*sors immédiatement se cacher*

barnabé

www.barnabe.canalblog.com

24/1/05 4:13 PM  
Anonymous Anonyme a écrit...

Tu l'aimes ton Nord !
Et le houblon, les jacintes bleues au pied des monts ... et les vagues, au cran aux oeufs ... et ces tavernes où on aime se perdre entre la france et la belgique ... et wazemmes quand elle devient de toutes les couleurs ... et ...
A propos de Jean Bart, tu sais qu'il a un chapeau et une épée dans chaque main. Le chapeau, il le tient dans quelle main ?
instantsmagic@hotmail.fr

27/1/05 12:05 PM  
Blogger Asterie a écrit...

Je suis très touché par ton message. Je suis originaire de la région Lensoise où j'ai vécu mon enfance et mon adolescence . J'ai beaucoup bougé depuis mais rarement trouvé ailleurs cette ambiance et cette chaleur. Merci pour ce moment de nostalgie positive que tu m'as fait revivre.

28/1/05 9:02 AM  
Blogger David a écrit...

Merci de parler de ma terre natale avec tant de vérité et de sincérité.

28/1/05 5:52 PM  
Anonymous Anonyme a écrit...

Moi non plus j'me vois pas trop vivre ailleurs ...

A noste kee.

Mistake.

7/2/05 9:36 AM  
Anonymous Anonyme a écrit...

Merci. Juste ça. Merci. Maintenant je vais aller pleurer.

30/3/05 12:46 PM  
Blogger insupportable a écrit...

Un petit comprimé de soleil,
un petit comprimé de bonne humeur,
un petit comprimé d'amour, un petit comprimé d'eau fraîche...

1/4/05 4:32 PM  

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