13.1.05

Docteur Folamour.

Chaque fois que j'ai rendez-vous avec le Docteur Suzanne V., j’ai envie de l’étrangler.

A cinquante-quatre ans, l'allure un brin empâtée, l'ancienne interne des Hôpitaux de Lille n'est pas, dans la ville où je consulte, la seule psy (loin de là). Pourquoi mon doigt est tombé sur son nom au moment de choisir, je n'en sais rien. La première fois que je suis entrée dans son cabinet, elle jouait nerveusement avec un rouleau de scotch, ses lunettes dorées sur le front ; appliquant soudain le cylindre à son œil, elle m'a regardée à travers comme si c'était une longue-vue. Souvent je me demande pourquoi je n'ai pas rebroussé chemin à ce moment-là.

La dernière fois qu'elle est partie en vacances, c'est aux Seychelles qu'elle a été, et d'une voix qui porte haut dans les aigus, ne vous épargne jamais rien du récit de son séjour. Suzanne V. possède une maison sur la Côte d'Azur, un 4X4 négligemment garé sur le boulevard, et un mari patron d'une PME de logistique. Dernier détail, et non des moindres, elle porte un Sonotone dans l'oreille gauche, qu'elle dissimule discrètement avec les boucles Régécolor de ses cheveux permanentés.

Ce matin, son accueil est glacial.
– 'Seyez-vous, me lance-t-elle.
Cette fois, elle ne joue pas avec un rouleau de scotch ; elle tient un coupe-papier en argent. J'y vois comme un mauvais présage.
– Alors, ça va mieux que la dernière fois ? Vous avez eu le temps de vous calmer ?
La dernière fois, j'étais si furieuse et je suis sortie si vite de son bureau que mon manteau s'était accroché dans son hallogène – une mocheté qu'Ikéa n'oserait même pas vous vendre.
– C'était un accident, je bredouille d'une petite voix.
– Un accident qui m'a tout de même coûté 300 euros, je vous ferai remarquer !
C'était bien ça, ce n'était pas chez Ikéa qu'elle avait trouvé cette horreur. Elle a adopté un sourire éclatant.
– Oh, mais ça n'a pas l'air d'être la grande forme, vous, ce matin !
– Trop aimable, je bougonne.
– Enlevez vos lunettes de soleil, que je regarde ça… Oh la la… Ma pauvre Anitta ! Quelle tête vous avez !
J'ai serré les poings. Chaque fois que j'avais rendez-vous avec le Docteur Suzanne V., il me vient comme des envies de meurtre.

– Alors voyons voir… Dzoiinng…
Depuis quelques semaines, elle s’est mise à l’informatique. Bon, je ne vais pas me moquer, parfois ces choses-là me sont étrangères et elle est aussi douée que moi, mais peu importe. Le problème, c’est qu'elle est myope comme une taupe ; dès qu'elle s'approche de l'écran son Sonotone émet un entêtant larsen – comme lorsque vous posez votre téléphone à côté de l'ordinateur.
– Zut, ça n’arrête pas de s’effacer… Dzoiinng… Et je n’arrive pas à sauvegarder votre… Dzoiinng… fichier. Voilà. Dzoiinng… Vous vous êtes pesée ce matin ?
– Non, j’ai fait. J'ai oublié.
– Vous êtes repassée au dessus des… Dzoiinng… 52 kilos, j'espère ?
A la longue, je sais comment ça marche avec elle : chaque fois il faut que je lui donne quelque chose. Un os à ronger, n'importe quoi. Elle m'observe longuement, j'esquisse un sourire.
– Bon. Très bien. Je note… Dzoiinng… 52 kilos !
Elle garde en permanence la bouche ouverte. Est-ce pour me faire admirer ses dents en or, ou me prend-t-elle pour une spécialiste ORL ? Je garde mon sourire niais.
– Alors, qu'est-ce que j'apprends ? Vous vous cognez la tête contre les murs, maintenant ?
J'ai baissé les yeux.
– C'est mon waterzoï, je bredouille.
– Ce n'était pas une tentative de suicide, au moins ?
Pour des raisons qui me sont propres, le mot "suicide" est banni de mon vocabulaire. Elle le sait, bien sûr. Je relève brusquement une tête où plus une goutte de sang n'irrigue mon cerveau.
– Oh pardon, j'avais oublié… fait-elle.

– Voyons. Dzoiinng… Vous suivez toujours le traitement que je… Dzoiinng… vous ai donné ?
Depuis un bon mois maintenant que j'ai arrêté de prendre 90% du traitement qu'elle m'inflige, je ne dors plus quinze heures par jour en me réveillant la bouche affreusement pâteuse et le ventre saisi de contractions sans nom.
Mais je ne peux pas lui dire ça tout de suite. Même s'il faut que je lui donne quelque chose.
– Je… Je suis un peu inquiète, quand même…
Elle s'est figée. J'ai poursuivi comme si de rien n'était.
– J'ai lu dans le journal, vous savez… Ces effets secondaires indésirables… Que le fabricant a voulu cacher…
– Quoi, vous avez lu ça ? Oh, je me doute bien de ce que vous en pensez… Dzoiinng… Bah vous savez, ce que disent les journaux… C'est quand même pas la majorité des cas ! Faites-moi confiance, hi hi hi ! Dîtes-moi plutôt : vous faites des projets, comme je vous ai demandé ?
– Oui, ai-je répondu. En ce moment, je fais du sport.
J'aurais tendu une sébile devant sa boulangerie qu'elle ne m'aurait pas regardée avec plus de commisération.
– Du sport ? Allons vous n'avez plus quinze ans, voyons ! Moi je vous parle d'un VRAI projet. Construire… Vous projeter dans l'avenir… Pas ressasser vos souvenirs !
Bon, je sais bien qu'il faut que je lui donne quelque chose, mais si je lui avoue que mon désir le plus cher, actuellement, est de provoquer une rencontre amoureuse entre deux de mes amis, cette fois elle va VRAIMENT me prendre pour une folle.

– Qu'est-ce que vous pensez de vous ?
C'est sa grande question. Son questionnaire, je le connais par cœur maintenant.
– Eh bien, euh… Je ne sais pas.
– Oui, je vois. Alors. Dzoiinng… Et avec votre fille, ça s'arrange ?
– Oui, on se parle un peu, maintenant. Juste avant mon malaise, figurez-vous que…

Il faut que je lui donne quelque chose.

Sa question suivante, c'est :
– Vous refaites l'amour, avec votre mari ?
Nous y voilà. Dans le fond, je crois que le Dr V. aurait souhaité être sexologue dans les beaux quartiers. Je suis partie en roue libre. Et tant pis pour ma promesse.
Moi ma vie sexuelle c'est quelque chose que je ne raconte pas, en tout cas pas à ceux qui n'en font pas partie, même si vous avez fait quinze ans d'études pour ça. Je n'ai AUCUN problème, merci. Elle, d'un ton mielleux :
– Vous savez que vous pouvez tout me dire, hein ?!?
– Ah docteur ! Justement… Je ne sais pas ce qui se passe, mais… En ce moment, j'arrête pas !
Ma voix a dérapé. J'ai cru un instant qu'elle s'était rendu compte que je me moquais d'elle ; mais, penses-tu ! elle n'a pas eu l'air plus surprise que ça.
– Oui, c'est sans doute votre sérotonine qui… Je vais quand même Dzoiinng… interroger le Professeur F. Voyons… Dzoiinng… Où ai-je mis ses coordonnées ?
Renonçant à explorer ses fichiers, elle a fouillé ses tiroirs à la recherche de son agenda. Pendant ce temps, j'ai continué. Partie comme j'étais, je la tenais ma vieille bourgeoise frustrée, hu hu ! J'ai posé deux mains sur mon front.
– Très intéressant… elle a repris. C'est bien, vous avez enfin décidé d'en parler ! C'est un gros progrès. Je vais Dzoiinng… noter ça. Je suis heureuse pour vous. Si je regarde votre dossier, jusque là c'était pas brillant !
Je crois que c'est à ce moment-là que j'ai eu envie de l'étrangler.

– C'est grave, vous pensez ?
– Non, vous faites sans doute de la compensation, c'est normal… En somme, vous rattrapez le temps perdu ! Et vos hallucinations, au fait ? Ces rêves étranges, comme vous dites ?
– Terminés ! Je n'en fais plus, j'ai dit.
– Très bien ! Dzoiinng… Vous dormez encore ? Beaucoup ?
– Comme un bébé !
– Et… Vous envisagez de reprendre le travail, un de ces jours ?
Cette fois, on y est. Ça, c'est sa question rituelle. Chaque fois, ça me file des bouffées d'angoisse pas possibles.
J'ai dégluti un bon coup.
– Pas dans l'immédiat, j'ai dit.
– Oui, je comprends, je comprends.
Voilà. C'est fini. Un soupir, et puis :
– Aah, la dépression, vous savez… Aujourd'hui, tout le monde est dépressif. Mais personne ne le sait ! Votre chance à vous, c'est que vous, vous le savez. Il faut travailler là-dessus ! Mais vous avez fait des progrès, je suis contente. Voyons. Dzoiinng… Quand est-ce qu'on se revoit, déjà ?




(photos X)

4 PETIT(S) COMPRIMÉ(S):

Blogger Ally a écrit...

Mdr !!! dis donc, c'est pas gentil de te moquer de ta psy !lol. Elle a l'air d'un sacré phenomene ! comment t'as fait pour pas passer a l'acte ? (l'etrangler j'veux dire lol).

14/1/05 10:25 AM  
Blogger Daniel a écrit...

Et si vous lui annonciez lors de votre prochaine entrevue , que vous partez à pied sur les chemins de France et de Navarre ?
Je serais curieux de connaître sa réaction .
Eladio

14/1/05 12:04 PM  
Blogger girl in a bottle a écrit...

Larguez-moi ça au plus vite! Ça presse!

18/1/05 7:33 PM  
Blogger Aurélie a écrit...

Oh mon dieu!!! Bonjour la psy! Y'en a pas d'autres dans les pages jaunes? Elle va vous rendre dingue!

20/1/05 10:15 AM  

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