17.6.05

Karma police.

(T-shirt grande taille, pantalon de coton, pieds nus)

Perplexité. Vingt ans plus tard, suis-je fidèle au souvenir que Béa m'a laissé ? Pas sûr (à la longue, je m'accommode des détails : fragment changé ou remplacé par un autre, mosaïque incomplète, ton plus léger qu'il n'était, chronologie bafouée et zones d'ombre volontaires ; le temps a fait son œuvre, et allez vous faire voir)

Karma police. Ce qui doit arriver arrivera. Ce soir, mise à plat des sentiments : examen de conscience (sans approfondir, merci). J'ai gardé trop longtemps le silence, ce soir laissez-moi vous parler (accusée Anitta ? Levez-vous. Attention : tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous. Levez la main droite et dites : je le jure. Non, pas besoin d'avocat : j'assurerai moi-même ma défense, Madame la Présidente)

Malaise. Dans cette histoire qui n'est pas la mienne, pas envie de rapter le beau rôle. De chiquer à celle qui s'est posé des questions qui, en vérité, ne m'ont jamais traversé l'esprit alors (très facile : j'ai vécu cette période comme si j'avais chaussé des pantoufles de nuages – pas insensible aux bruits de la vie, non, mais préoccupée surtout par moi et une certaine part de bonheur à bâtir. J'ai été lâche, aveugle et égoïste. Même si la mode accorde aujourd'hui ses faveurs aux anti-héros, l'addition reste lourde)

Déchirement. D'un autre côté, qu'aurait-il fallu que je fasse ? Aller récupérer Béatrice là où elle était, l'arracher à ceux qu'elle fréquentait ? Placer Thierry devant ses contradictions, quand sa consommation d'alcool effrénée et ses maîtresses deux fois plus âgées que lui ne parvenaient pas à le sortir de sa torpeur ? Je ne m'en sentais ni la force, ni le droit (ne soyez pas stupide. Les gens sont assez grands pour savoir ce qu'ils font, non ? Et alors – vous arrivez à vivre avec ça, vous ?)

Allégresse. Je n'ai rien fait de tout cela. Thierry s'enfonçait dans la déprime, petite sister replongeait malgré ses promesses, et si on m'avait demandé l'événement qui m'a le plus marquée cette fin de printemps-là, ce ne sont sûrement pas les signes avant-coureurs de la catastrophe à venir que j'aurais cités (mais plutôt : ce voyage à moto qu'on s'est offert Franck et moi dans le sud de la France, comme un voyage de noces avant la noce)

Amour. Sans conteste une des plus belles périodes de notre vie d'avant. Gâchée par ma phobie des fourmis, une sale histoire à raconter (peut-être, on verra ; plus tard, en tout cas). Sentiment de liberté et d'accomplissement ; la vie était une piscine à bulles dans laquelle je n'avais qu'à me laisser porter, et j'avais son épaule rien que pour moi quand j'étais fatiguée. J'en usais et j'en abusais (je t'aime, Franck)

Dérision. Mais la noce n'aurait pas lieu, et nous n'en savions rien : Béatrice se tuerait deux jours avant la cérémonie et on annulerait tout. Au-dessus de nos têtes, le ciel pointait un index menaçant, et moi je me laissais griser par la vitesse, en parfaite idiote que j'étais (l'autoroute jusqu'à Valence, puis encore à fond jusqu'aux petits villages haut perchés de la Drôme)

Dépit. Vingt ans après c'est fou comme tout semble avoir été écrit à l'avance, comme une suite inéluctable d'événements auxquels rien ou si peu permet de se raccrocher, de dire si j'avais su. Si j'avais su moi j'aurais gardé mes quinze ans, je lui aurais tiré les cheveux très fort et je ne les aurais jamais lâchés (mais je vous fiche mon billet que mon père aurait alors surgi dans la chambre et nous aurait énergiquement séparées)

Amertume. Restent une gorge qui s'assèche pour un rien quand remontent certains souvenirs, une voix qui déraille à lire les écrits d'alors, des aiguilles qui se plantent dans mes yeux à la vue de certaines photos (et aussi : une présence dans mon dos, parfois, quand mes gestes ressemblent à ceux qu'elle accomplissait, un rire qui résonne curieusement à mes oreilles et, depuis peu, un petit coin de l'écran de mon ordinateur que je prends à témoin quand je bute sur une phrase)

Révolte. Aucune pitié, aucune compassion ne sera tolérée. En ai-je seulement manifestée à l'époque, moi ? N'ai-je pas plutôt fermé mon cœur à triple tour, serrant les dents très fort pour ne pas pleurer, et mettant un point d'honneur à me montrer partout en ville avec un visage impassible ? Etais-je un monstre ? Peut-être (il n'était guère que pour ceux qui l'avaient entraînée jusque-là que je l'étais certainement : eux, je rêvais de les enchaîner place Valentin et d'offrir leurs corps aux oiseaux)

Réconciliation. Ah, il y a une chose qui a changé, aussi. Je me suis mise à revoir mes parents. Et ma petite sœur avec, bien sûr.





(photos X)

10 PETIT(S) COMPRIMÉ(S):

Blogger girl in a bottle a écrit...

Aujourd'hui je suis émue et comme touchée d'apparaître parmis d'autres sur ta page, à côté de tes belles histoires pleines de vie (avec tout ce que ça implique, la vie). Et quel visuel!

18/6/05 1:03 AM  
Anonymous m'x a écrit...

Gorge nouée, ventre tordu...
Une clope, un café... et OK Computer.

18/6/05 1:13 PM  
Anonymous samantdi a écrit...

Dans ma tête, les élements se télescopent : les ballons, le linceul, les alliances, le choix du cercueil, les dragées. Le blanc passe la main. Fondu au noir.

Je crois comprendre ton visage impassible dans les rues de la ville. Les vies trop romanesques inspirent tant de commentaires qu'il faut couper les pattes à l'émotion des autres.

Je t'embrasse fort Anitta.
J'espère que tu laisseras ce billet en ligne.

18/6/05 6:23 PM  
Blogger Ally a écrit...

Magnifique ! Et ce choix de cette chanson de Radiohead...T'es trop forte ! Gros bisous !

18/6/05 6:55 PM  
Anonymous Anonyme a écrit...

Dear Anitta,
Do me a favor -- write in French or Columbia (Espagnol). I have heard enough from the Americans so that my tendinites from my head has descended to my back. I am stuck on all fours (quatre pattes) between the Statue of Liberty and I don't know where.....

I have a good address at Elma's and a niece of Alba's - Marion.

Je t'embrasse,
Eladio

19/6/05 12:38 AM  
Anonymous Anonyme a écrit...

C'est pas une blague.Je me suis bien tordu l'echine en descendant de l'avion a New york.
C'est beaucoup de casse en peu de temps,votre petit comprime porte bonheur ne me ferait-il plus d'effet,ou tout simplement suis-je reactif aux Americains et a leurs pollutions ?
Les bagages sont boucles,nous essaierons de nous rendre a Niagara aujourd'hui.Au Quebec ensuite,pour y trouver j'espere un bon osteopate .
La piscine est a 25 degres en France et vous attend ...

Eladio

19/6/05 6:22 PM  
Anonymous Anne a écrit...

Des baisers tendre en forme de vie pour toi.

20/6/05 8:48 AM  
Anonymous barnabé a écrit...

D'après mon livre de chevet actuel, nous avons beaucoup de liens invisibles entre nous qui nous relieraient par évènements interposés.

Pas vraiment coupables, responsables d'un bonheur ou d'un malheur mais simplement éphémères passagers d'existences, par quelques points communes.

Et je repense aussi à cette allégorie de la Mort qui, dans l'espace, joue de sa faux aléatoirement à travers de millions de fils tendus.

Ta note est magnifique.
Je t'embrasse.

20/6/05 11:02 AM  
Anonymous Serge a écrit...

A chaque fois que je lis ce que tu ecris sur ta soeur je ressens une sensation que je sais pas decrire.
Ca me rend tout chose.
Bref,j'adore te lire.
Une compil des tes posts ferait un bien bon bouquin.

21/6/05 8:46 AM  
Anonymous Mel'o'Dye a écrit...

le bouquin de Barnabé ça serait pas la Prophétie des Andes par zazard ???

28/6/05 2:04 PM  

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