5.8.05

La valse d'Astrid.

Néanmoins, quand la pression se faisait trop forte sur mes frêles épaules, je parvenais aisément à m'échapper. Le soir, tandis que Louloute repassait ses leçons avec ma sœur (éclats de rire étouffés depuis sa chambre), je me cloîtrais à double-tour dans la mienne et… En avant la zizique !

Au début des années 80, il y avait dans une certaine MJC du 5/9 une joyeuse bande de dingues et de paumés qui venaient (parfois d'assez loin) danser sur la musique traditionnelle. A l'origine, on disait musique folk ; mais le Dylan première mouture et le succès de Rock&Folk avaient vite amené quelques chevelus à lancer une OPA réussie sur le terme ; et puis il n'était pas question qu'on nous confonde avec les "folkloriques" – vous savez, ces ringards en costumes et sabots, méprisés par ceux qui pensent que la danse, c'est fait pour s'éclater et draguer les gonzesses tout en buvant des whysky-coca le samedi soir en boîte, hé hé.

Ma meilleure amie d'alors, Léonce Van den Houtt, grande brindille mignonne comme un cœur, m'avait amenée là un peu par hasard – et par rapport à Béatrice et ses cours de danse classique chez Mme C. quelques années plus tôt laissez-moi vous dire qu'il n'y avait pas photo. Sitôt nos cours terminés, comme deux gamines on filait se changer chez elle, tâchant de trouver la tenue qui ferait craquer les meilleurs danseurs. C'est que, dans le trad', on danse en se touchant, dans des postures qui vont bien au-delà de la sphère d'intimité – mais en toute chasteté. Enfin, fallait voir…

Nous étions deux grandes adolescentes, de loin les plus jeunes de ce groupe de gauchistes post-soixante-huitards tendance Mauroy et La Hulotte, qui nous appréciaient… à peu près comme l'ogre apprécie la chair fraîche dans les contes de Grimm. Chaque mardi, le cérémonial était réglé comme du papier à musique : arrivées les premières, on attendait la troupe, aéropage incertain de profs et d'instits (plus de 70% des folkleux en sont, je n'étais pas dépaysée), d'étudiants et de baba-cools (pas beaucoup, le trad' étant assez peu baba et pas tellement cool, finalement).

Et enfin survenait Didier, l'ordonnateur de nos soirées : un joueur d'accordéon grand, brun, qui avait de l'or au bout des doigts et de quoi susciter bien des vocations. Pfff… Quand j'y pense, quel idiot celui-là ; il aurait pu tout me demander, je le lui aurais aussitôt apporté sur un plateau d'argent…

Depuis 1863, les Italiens fabriquent des accordéons (on prétend même que ce sont eux qui ont inventé l'instrument) : et au sud de Rimini, la petite ville de Castelfidardo en est devenu la Mecque. Mais ceci n'explique guère pourquoi Honner (l'Allemand surtout connu pour ses harmonicas, ceux de Jean-Jacques Milteau en particulier) a vendu des millions d'accordéons diatoniques de par le monde. D'accord, un diato n'est jamais qu'un gros harmonica ; quand on tire y-a une note, quand on pousse y-en a une autre, tout ça par la magie du soufflet et des anches, ces lamelles de métal vibrant au passage de l'air qui, grâce à leurs longueurs différentes et à la caisse en bois, donnent ces sons dont on raconte qu'ils rythmaient ici le pas de l'homme à son retour de la mine.

Donc, nous giguons, nous bourrons, nous valsons et, en 1984, un solide barbu nommé Marc Perrone réalise la musique d'un film de Bertrand Fabre, La Trace – avec Richard Berry et Robin Renucci (sur un scénario de Bertrand Tavernier) – dans lequel il initie le beau Richard à l'instrument. N'en jetez plus : c'est là que débute la carrière d'Astrid Valse et la Valse à Joseph, les deux tubes archi-remâchés de la confrérie des accordéonistes débutants (avec En avant Blonde de Gabriel Valse et des valses ou mazurkas moins connues mais tout aussi emballantes).

Et chaque été, tout ce petit monde va se retrouver dans les deux grands rendez-vous folkleux : les Rencontres internationales de luthiers et maîtres sonneurs de Saint Chartier, et le Grand bal de l'Europe de Gennetines (à la mi-juillet). Bon, je n'ai jamais sacrifié au pèlerinage, mais de ce qu'on m'en dit aujourd'hui, les sandales chinoises qui vous fracassaient les pieds ont quasiment disparu et les longues jupes tournantes auraient beaucoup raccourci…


Avec ça, il y a une mauvaise ado un peu négligée par ses parents (et qui le leur rend bien) qui trouve là un truc qui offre à moindre frais un peu de prestige quand on monte sur scène avec. Bien sûr, comme il n'était pas question de demander quoi que ce soit à qui que ce soit, j'ai trouvé, à l'issue de ma première année de fac, un petit job d'animatrice (absolument pas diplômée) pendant les vacances scolaires. Et ouvert mon premier compte en banque…

Ah je l'ai bien mérité, ce premier accordéon (le Honner de base) que j'ai échangé ensuite, grâce à mon salaire d'aide-comptable, avec un Castagnari (the fournisseur of Marc Perrone). Car il en est des accordéons comme des voitures : chaque modèle indique le niveau social de son propriétaire plus sûrement que la marque de son parfum ou de ses après-skis. Le débutant commence par le Honner de base (un son métallique et une caisse qui vous amoche les bras et le dessus des mains) ; ensuite, il y a les instruments réalisés par les artisans luthiers, Castagnari sur certains modèles, et surtout Bertrand Blanchard, pour le prix d'une bagnole et un délai de fabrication d'un an. Bon, là je vous parle de la Rolls des diato en bois précieux : ceux-là, ce sont plutôt les vieux instits qui les ont. En gros, plus il y a de boutons, plus c'est cher : croyez-le, entre deux ou trois rangées, la différence peut coûter bonbon !

Depuis ces folles années 80, les choses ont bien changé. Les types sont devenus de plus en plus forts ; de véritables génies venus du classique s'y sont mis et font des trucs réellement incroyables. Auparavant on jouait à l'oreille : aujourd'hui c'est devenu très technique. Mais il y a toujours, dans les stages, de vieux barbus un brin rasoirs qui vous font écouter leur musique. Bon, je dis ça, mais ça remonte tout de même à l'époque où j'y entendais encore quelque chose, hein ? N'allez pas vous imaginer qu'aujourd'hui je fais des piges chez Fagnard ou Mabidon, ou que je suis chaque printemps l'invitée vedette du Festival de Wazemmes…!


Moi, c'est surtout pour me détendre, à cette période, que je faisais mes gammes, m'astreignant à jouer chaque soir ou presque ; et, au bout d'un quart d'heure (souvent) ou d'une heure (plus rarement), parfaitement reposée, j'allais me lancer dans une compétition de chatouilles avec ma sœur et sa nièce…




(photos X)

7 PETIT(S) COMPRIMÉ(S):

Anonymous Anne a écrit...

Anitta, si tu arrives même à me passionner pour l'accordéon, il va presque falloir te légiondhonneuriser, tu sais ?

5/8/05 4:20 PM  
Anonymous nam-nam a écrit...

plus qu'un legiondhonniser je dirais un pontificat pour Anitta

5/8/05 4:57 PM  
Blogger Ally a écrit...

Argh je déteste l'accordeon !!! :D

5/8/05 5:53 PM  
Anonymous Argie a écrit...

Après Jimi, Yolande, Catherine, Yvette maintenant...
Anitta caméléon de la blogosphère, quelle star ! ;-)

6/8/05 12:34 AM  
Anonymous laurent a écrit...

Bonjour a yvette Horner et Aimable.

Laurent

6/8/05 3:24 AM  
Anonymous ailes a écrit...

étant enfant
j'étais allée chez un de mes oncles musicien
son arccordéon était là posé sur une chaise , je n'avais pas résisté
j'avais passé quelques minutes retenant les positions de mes doigts sur les touches
je n'étais pas musicienne du tout , mais aprés ma petite représentation
il avait posé la question , combien d'années de musique ?
aucune
j'avais eu mon heure de gloire
j'étais fière ...
les jours qui suivirent je les passais avec cet accordéon

c'est sans doute le seul instrument qui m' a parlé un jour ...

peut être que mon coté ambidextre m'avait aidé ...

en tout cas ces souvenirs oubliés sont revenus grace à ta note

sourire

6/8/05 11:55 AM  
Anonymous Anonyme a écrit...

Anitta, c’est pas ringard ta boîte à musique et ton histoire me donne la chair de poule .
Le mois dernier à Québec , en traversant le Saint Laurent en ferry , sur le pont , un papé jouait des airs d’ il y a cinquante ans et plus , sur un instrument semblable au tient .
Nous nous sommes mis à danser, les grands et les petits, les vieux et les jeunes, les papas , les mamans , les enfants de quatre ou cinq ans …
Cette heure de fête , est le meilleurs des souvenirs retourné de ce voyage au Canada.
Frustration réveillée : cinquante neufs ans exactement que je reporte d’une année sur l’autre la décision d’ acquérir et apprendre à jouer sur un clavier de piano du pauvre …
A sept ans à Marseille, en attendant la promesse faite par mes parents de me mettre au conservatoire , on m’avait mis dans les mains un harmonica et je m’époumonais à leur jouer d‘oreille : Etoiles des neige , Rossignol de mes amours , Ah le petit vin blanc , La samba mexicaine , La Raspa et que sais - je encore ?
S’il te plait , prends ton instrument , engage toi comme initiatrice et animatrice en institutions . Je te garantie le succès , car je connais pas mal de pensionnés qui bidouillent sur des claviers et ont la nostalgie des bals musettes.
Je te promets alors de refaire une demande pour un ou plusieurs séjours en CCAS . Ce que je n’ai plus fait depuis 20 ans , c ’était sur le thème : ‘’je tape sur des tambours et je chante , même faux’’ ou quelque chose en ce genre ; en Alsace .
Alors , me mets - je à la recherche d’un instrument d’occase ?
Allez , dès que je suis libéré d’avec mes instruments de cuisto ( c’est plus de mon âge ) et du bras cassé de mon épouse …
Comme j’ai fait aussi la promesse à sainte Françoise du Canada , de faire le chemin de Compostelle à pied , pourquoi pas le faire avec un piano à bretelle dans le dos , pour m’aider à être moins ‘’excessif‘’ ( comme me dit la pèlerine ) ?
J’ étais de passage à la maison pour les papiers d ’Alba , plus que deux mois là haut et je penserai mieux à tout ça .
Je t’embrasse .
( Zut je me rends comptes que j’ai tutoyé . C’est de la faute au Queyras , dans les montagnes , ils ne connaissent pas le vous …)
@ +
Eladio

6/8/05 11:57 AM  

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