2.9.05

Le coup de La Panne.

Ils avaient annoncé des orages pour la fin de journée, mais le ciel restait bleu et le vent était tombé… Nous, on était quelque part vers le milieu du mois de mai, un soleil zozotant titillait les nuages, la mer du Nord ressemblait à une prairie où seraient venus paître des millions de moutons ; ce dimanche-là je n'ai fait qu'écouter mon instinct, j'ai foncé tout droit, direction le plat pays.

Promettez-moi de garder ça pour vous : un après-midi à La Panne, sans trop de touristes pour vous gâcher le paysage, avec juste ce qu'il faut de brise pour vous décoiffer un bœuf… C'est exactement ça, ma définition du bonheur.

Et donc, cette petite sieste sur le sable, au milieu des oyats.

Et donc, cet énorme chien penché sur ma fille au réveil.

Les mots me sont venus comme l'Esprit Saint aux apôtres. Avisant Christine à quelques pas de là, qui ciseautait à grands traits le tissu qu'elle nous avait fait chercher le matin même pendant des heures, je baragouinai d'une voix blanche :
– Mmpf, non mais, grouiiik, toc, hep, mais heu, enfin, attention là, le cleb… Le chien ! Louloute, vite, sauve-toi !
Ce à quoi ma brillantissime sœurette répondit :
– T'inquiète ! Regarde ça, plutôt !
Et elle me montra le petit bandana qu'elle venait de découper dans son tissu, qu'elle noua délicatement au cou du terrible monstre.
– Et voilà ! Louloute, je crois que ta mère est prête !

D'après elles, ça faisait plus d'une heure que le monstre était là, à jouer et se laisser caresser sous toutes les coutures, aller chercher en courant les mottes de sable qu'elles lui lançaient en guise de ba-balle, lapper l'eau (minérale !) dans le creux de leurs mains, bref, tout ce qu'on peut faire avec un chien, n'est-ce pas ? Au point que s'il n'avait eu autour du cou un médaillon sur lequel était gravé le téléphone de son maître, ces deux inconscientes seraient parties pour l'adopter et le ramener à la maison. Ben voyons !

Le cerveau encore gorgé de sommeil, je me suis mise sur un coude pour profiter du spectacle qu'elles m'avaient préparé. Là, c'est dommage que je n'aie pas eu un appareil photo sous la main, parce que le défilé était grandiose ; très vite, elles ont réussi à m'arracher un sourire.

– And now, ladies and gentlemen, a dit Christine depuis le bosquet en contrebas, voici… Cunégonde de Cinpauhl !
Et, tenant la bête par son collier, Louloute l'a amenée jusqu'à moi, me faisant admirer le petit paréo dont elle était parée.
– Bravo, j'ai bredouillé. Très joli !
– Suivie de… Esméraldine de Ptittesainte ! a poursuivi Christine, un bref instant plus tard.
Nouveau tour de Louloute devant moi, accompagnant le chien vêtu cette fois d'une petite jupette lui masquant l'arrière-train.
– Pas mal, j'ai dit, me prêtant au jeu et mimant le mitraillage photo d'un véritable défilé de mode. Bravo !
– Et encore… Justine de la branche de Koodkerk !
Cette fois-ci, le labrador portait… ce qu'il faut bien appeler un slip. Oui, un vrai slip, avec une alvéole derrière par laquelle s'échappait sa queue. Comme dans les dessins animés.
– Warf, trop drôle ! j'ai éclaté.
Y-a pas, ma sœur était vraiment douée pour la couture. Ce qu'elle parvenait à vous faire avec trois épingles et un malheureux ciseau à bouts ronds, ça tenait du génie, et soyons claire, je ne dis pas ça parce que c'est ma sœur.
– Et maintenant, voici… Louloute de Rozendalle !
Retour du chien, toujours en slip, avec cette fois les lunettes de ma fille sur le groin.
– Ah ah ah ! j'ai fait. Attention qu'il ne les casse pas, quand même !
– Mais non, maman, a soufflé Louloute.
– Et pour finir… a lancé Christine. Ladies and gentlemen, notre plus beau mannequin : Anitta de Formardik !
J'entendis d'abord leurs éclats de rire derrière la butte, avant de découvrir que ces deux idiotes avaient attaché un soutien-gorge au chien et lui avait glissé mon sac à main en bandoulière.
– Ah ah ah ! a fait Christine.
– Ah ah ah ! a fait Louloute.
– Ah ah ah ! j'ai fait, en faisant mine de photographier le molosse.

Et tant que j'y étais, si j'avais été l'Annie Leibovitz de ce défilé, je vous aurais aussi flashé la fin ; quand, à cet instant précis du défilé, dressant soudain l'oreille, le labrador a détalé ventre à terre dans le sable… les lunettes de Louloute sur le front, le tissu de Christine sur le ventre et mon sac à main enserré autour de son torse.

Le tissu a glissé par terre, les lunettes ont giclé dans le sable, et quant à mon sac – ouais, mon sac, avec mes papiers, mon carnet de chèques, les clés de l'appart et de la voiture dedans – eh bien, il est resté accroché au torse de l'animal, et il filait présentement un bon 20 km/h à travers les dunes…

Il y a eu un petit moment d'entre-deux, où on a peiné à réaliser ce qui venait de se passer, où même les oiseaux se sont tus. Et sans se regarder, on s'est mises à courir toutes les trois.

Comme trois dératées à travers les dunes.

Je ne sais pas si vous imaginez la scène, trois hurluberlues courant leurs affaires sous le bras dans le sable, moi la première, suivie sur les talons par une Louloute que ses cours de gym rendaient déjà bien plus rapide que moi (à moins que ce ne soit la cigarette qui ait amenuisé mes forces ?), et par une Christine qui s'efforçait de ne pas s'étouffer de rire tout en nous suivant à bonne distance.

On est retournées vers l'enfer, les touristes, les terrasses et les boutiques, le chien s'est glissé dans la foule, a-t-il obliqué vers le kiosque où se tenait son maître, a-t-il filé vers les habitations ? Je ne saurais vous dire, toujours est-il qu'après cette course folle, on l'a complètement perdu de vue.

On s'est précipitées dans un glacier quémander un coup de fil, on se souvenait des premiers chiffres du téléphone sur son collier, mais pas des derniers… Alors, après avoir cherché en tapant au hasard, c'est ceux de notre téléphone à nous qu'on a composés, quand il a bien fallu se rendre à l'évidence qu'on ne retrouverait jamais notre chien.

Non plus que mon sac.

Mais Franck réparait des motos avec ses copains dans la cour de l'immeuble, et le téléphone a sonné dans le vide ; et puis d'abord, qu'est-ce que j'allais lui dire ? Vous me voyez, lui annoncer la voix détachée, allô chéri, euh, écoute, tu vas pas le croire, mais figure-toi qu'un chien très gentil m'a volé mon sac, tu comprends ?

Je vous passe les détails ; finalement, un aimable jeune homme qui a passé tout le trajet à loucher sur le décolleté de ma sœur tout en conduisant d'une main nous a ramenées à la maison, de là on est revenus à moto une heure plus tard, avec le double des clefs.

Une fois l'agitation de cette journée retombée, je dois admettre que Franck a bien pris la chose. De toute façon, vous savez qu'il n'était pas du genre à me poursuivre dans les couloirs d'un hôtel désert un couteau à la main ; et après le guet-apens mafieux dans lequel nous avait fait tomber Christine un mois auparavant, plus rien ne pouvait le surprendre ; on lui aurait appris que King-Kong avait kidnappé sa femme qu'il n'aurait même pas levé un cil. Alors, qu'un chien m'ait volé mes papiers…


Bon, il restait tout de même une dernière formalité à régler. Non, Franck, non. Pas ça, je t'en prie. Non, je n'irai pas porter plainte à la gendarmerie. Pitié, Franck. Epargne-moi cette humiliation, s'il te plaît… Je te le demande à genoux !
– NON ! j'ai crié. Franck, je t'en supplie ! Pas les gendarmes !
– Mais qu'est-ce que tu dis ? a fait Christine en me prenant le bras.
– Quoi ? J'ai peur des chiens, tu sais bien ! j'ai dit en me réveillant.
– Punaise, toi je te jure, elle a continué, en m'agitant les clefs de la voiture sous le nez. Plus jamais, tu m'entends ? Plus jamais je te laisse faire la sieste sur la plage ! Allez, on rentre. J'ai de la couture à faire, moi…




(photos X).

8 PETIT(S) COMPRIMÉ(S):

Blogger Nounou, l'ours en peluche a écrit...

tu m'as bien eue!
et oui, comme Franck, que TU te fasses voler ton sac par un chien ne m''étonnerait pas plus que ça ;)
Bravo!

2/9/05 2:43 PM  
Blogger luciole a écrit...

mdr!!! J'ai presque regretté que ce ne soit qu'un rêve, j'aurai adoré une scène au comissariat du coin avec toi rouge de honte, frank sourire en coin, et ta fille et ta soeur contenant difficilement un fou rire... Le tout asaisonné d'un gendarme bien appliqué! rire! Oh dis, tu veux pas nous l'inventer cette suite, qu'on continue à rire!!!

2/9/05 2:45 PM  
Blogger Maurice a écrit...

Ah ah ! Excellent ! Et bienvenue au club des hurluberlus !

2/9/05 5:51 PM  
Anonymous garcia a écrit...

Le chien s'appelait canaille! Il a été retrouvé à Valenciennes. Mais point de sac, ni papiers, ni argent! Certains disent que son propriétaire va se régaler à la braderie de Lille et engloutir moules et bières à la santé d'Anitta

2/9/05 10:25 PM  
Blogger tirui a écrit...

tu m'as bien eu aussi !
mais c'est une plaisir de se faire avoir de cette façon.

c'est moi qui suis pas complètement remis ou tu as changé ta bannière ?
je me rappelle plus l'ancienne mais celle ci est magnifique.

3/9/05 2:32 AM  
Blogger DoubleMum a écrit...

Moi aussi je me suis fait avoir... mais avec un tel talent, c'est un plaisir !
J'aime beaucoup la bannière !

3/9/05 7:01 AM  
Blogger Ally a écrit...

Allez avoue nous que tu fais passer cette folle aventure pour un rêve mais qu'en vrai ça t'es arrivé. :p :p :p

3/9/05 9:32 AM  
Anonymous barnabé a écrit...

Si tu veux qu'un chien qui court revienne vers toi, il ne faut pas lui courir après, il faut fuir dans l'autre sens.

ça marche touours. Sauf si le cabot ne tourne pas la tête pour te voir fuir.

5/9/05 10:34 AM  

<< Home