28.4.05

Un jour mon Prince est venu.

Je vous jure que si la Cendrillon de chez Citroën avait su que les événements de cette après-midi-là allaient déclencher, pour elle et son Prince, vingt années d'un bonheur sans cesse renouvelé – avec ses hauts et ses bas, certes, mais tellement de hauts pour si peu de bas, finalement –, elle ne se serait peut-être pas rendue au défilé en maugréant une fois de plus après sa sœur et en traînant des pieds ; au contraire, je crois qu'elle aurait gravé un sourire béat sur sa face, chaussé des semelles d'argent et recouvert sa tête d'une couronne de plumes d'or.

Remarquez, en définitive, c'est peut-être ce qu'a fait notre Belle au Bois dormant : d'un geste élancé et gracieux, elle est montée sur le cheval de Grand Brun, a enserré sa taille de ses deux bras, et alors, son visage à elle, joliment défiguré par la vitesse, ne ressemblait-il pas à celui de ces publicités d'avant-guerre vantant les mérites de la pâte dentifrice ? L'espace d'une course au galop, ne se retrouva-t-elle pas en moins de temps qu'il ne faut pour le dire sur la digue, guignant de l'œil son chevalier qui faisait mine de l'abandonner, déjà, pour rejoindre ses, hmmm, drôles de copines ?

Heureusement, à ce moment-là, la Peau d'âne de la rue Salengro a trouvé le mot qu'il fallait : d'une voix timide, elle a dit "Hep ! " en se tournant vers lui ; et tel un talisman, ce petit mot magique a suffi pour que débute le plus beau de ses contes de fées à elle.

Faut dire, cette Blanche-Neige-là, elle a toujours eu un sens aigu du mot juste, moi je trouve.

Je ne sais pas si vous imaginez toute l'énergie qu'il fallut à la môme Chaperon Rouge pour conserver un œil sur son Prince durant la bande ; on eût dit que la foule en délire n'avait rien d'autre à faire que les éloigner elle et lui. Les chahuts se succédaient dans une joyeuse effervescence, les chapelles itou, et elle entrait à sa suite dans des intérieurs où elle claquait la bise à de parfaits inconnus, ramassant dans son cou mille et un confettis, la tête couverte de serpentins, gorgée de rires et de chansons ; après le rigodon ils passèrent plusieurs heures assis côte à côte dans un bar du côté de Turenne, avalant des assiettes de frites comme des morts de faim ; bref, le soir au bal, après quelques danses langoureuses et d'autres verres, le baiser dégoulinant de rouge à lèvres que Grand Brun déposa sur sa joue résonna comme une douce promesse.

Seulement, euh... Comment dire ? La Schtroumpfette eût beau se coucher la tête emplie de rêves qu'un futur proche, elle en était sûre, ne manquerait pas de réaliser, rien ne vint, ni le lendemain ni les jours d'après, conforter cette allégresse qu'imperceptiblement elle sentait frémir en elle. Fichtre diantre !

Le lundi… Rien !

Le mardi… Rien !

Dites voir, à quoi lui servait ce fichu téléphone, hein ? Ah, c'était bien la peine de faire sa fière, s'il ne sonnait jamais que pour sa sœur, ou sa mère lui annonçant que son linge était propre !

Le mercredi ? Rien, pourquoi ?

On l'eût dit frappée par un sort. D'ailleurs, c'était sûrement ça, pensait-elle. Bon, il faudra un jour m'expliquer comment une Fée Carabosse égarée en plein Nord pût avoir suffisamment de temps à perdre pour lui pourrir la vie, mais admettons, admettons.

Le jeudi, Béatrice vint passer quelques coups de fil et lui proposa de sortir ; mais la Petite Sirène refusa, prétextant un mal de tête ou je ne sais quel truc de fille pas bien, vous voyez certainement ce dont je veux parler.

Le vendredi… Rien.

Cette semaine-là, les comptes du garage ne furent jamais si mal tenus. Elle se trompa dans les factures, décompta mal la TVA, échangea les adresses des clients, ce genre ; pour couronner le tout, notre aide-comptable eût donc droit à un mémorable savon de la part de son patron, pourtant la crème des hommes.


Le samedi, il y eut une autre bande ; à nouveau, Thierry gara sa moto devant le garage – cette fois, il était seul, et Béa et lui ne passèrent pas par la salle de bains pour s'habiller. Elle bien sûr, toute à sa fierté, elle s'abstint de demander des nouvelles de Grand Brun : de toute façon, ah ah, elle se fichait bien de ce qu'il pouvait faire ! Tiens, avant de partir, pour leur montrer combien elle avait le cœur léger, elle vida sa bière d'un trait. Ah ah !

Et juste après, pendant qu'elle enfilait ses chaussures, les larmes lui coulèrent des yeux sans qu'elle y pût quelque chose.

Pfff ! Pensez donc.

Ces larmes-là, c'était sûrement à cause de la bière, ou alors je n'y connais rien.

Je vous prie de croire que la petite Gretel est partie festoyer avec sa sœur et ses amis un nœud au ventre et pas d'humeur à se laisser marcher sur les pieds ; aussi, là-bas, quand le crapaud a posé ses pattes sur elle, j'aime autant vous dire qu'elle s'est d'abord retenue très fort pour pas lui mettre deux baffes.

Dans son souvenir à elle, il faisait très moche ce jour-là ; Météo-France vous dira peut-être que les rayons du soleil étaient pointus comme des caillous, elle, les cordes qu'il pleuvait lui lacéraient la peau – d'ailleurs, cette bande ne se déroulait-elle pas dans la cité des parapluies ? Et ils étaient là par milliers, tournant autour des remparts comme s'il se fut agi de faire tomber Jéricho ; et donc, au milieu du cortège, au cœur de l'autre Bruges des Flandres, un crapaud au costume en papier crépon, la tête enfouie sous les algues, est venu lui tapoter familièrement l'épaule.
– Embrasse-moi, qu'il s'est mis à croasser. Embrasse-moi !

Bon, quand je vous aurai dit que c'était pas son genre, à notre Alice au pays des berguenaeres, de bisouiller n'importe qui dans la rue comme ça, j'espère que vous le croirez ; n'empêche, un quelque chose dans le regard du batracien retint son attention. En langage de carnaval, ce genre de blague porte un nom : l'intrigue, et il s'agit de ne pas se faire reconnaître ; mais Grand Brun avait tant de mal à dissimuler sa moustache et son gabarit de judoka sous le papier détrempé qu'elle vit tout de suite que c'était lui.
– Quoi, moi, embrasser un crapaud ? fit-elle. Tu peux courir !
– S'il te plaît, grinça l'autre d'une voix suraiguë. Embrasse-moi…!
– Et tu vas te transformer en beau Prince, c'est ça ? lui lança-t-elle.
– Tu verras, tu verras !

Lors, sous les rires moqueurs, elle posa d'une bouche dédaigneuse un petit piou sur la joue du crapaud, et par quel tour de magie ce petit zô en coin se transforma en le plus merveilleux des baisers est un secret qui n'appartient qu'à eux ; ce qu'il m'est uniquement permis de révéler, c'est que la peau verte se fendit et qu'apparut alors celui qu'elle savait sien depuis, quoi, huit jours ?

Et c'est ainsi, enfin disons : à peu près, qu'Anitta rencontra Franck, et qu'ensemble ils entamèrent une promenade qui, à ce jour, n'est pas parvenue à son terme, et c'est heureux ; car le plus beau des miracles accompli par la petite Marchande d'Allumettes n'est-il pas d'avoir mis le feu dans ses yeux à lui pour toujours ?

Certes, aujourd'hui, quand elle réalise qu'elle et lui habitent à, allez, même pas quinze kilomètres du lieu où ils entamèrent leur balade, elle se dit que quinze bornes en vingt ans, c'est tout de même pas bien lourd ; seulement, voyez-vous, ce furent quinze kilomètres à marcher sur des pétales de roses, et rire doucement des épines plantées sur leur chemin.

Et sous les sabots de notre belle Hélène, sous ses sabots crottés, de sable et de pluie mêlés, le grand Franck a trouvé le cœur d'une Rei-ei-neuh, et lui – il l'a gardé. Pendant ce temps hélas, tapi dans l'ombre, un envoûteur maléfique fourbissait sa potion mortelle, et eux, ils ne seraient pas trop de deux pour supporter le mal qu'il allait leur faire…

Mais ceci est une autre histoire, et maintenant que tous les enfants dorment, il est temps pour moi de refermer le livre d'images…

Bonne nuit, et faites de beaux rêves…

signé : Harry Potter




(photos X)

8 PETIT(S) COMPRIMÉ(S):

Anonymous jujuly a écrit...

"Hep" est assurément le mot le plus juste.
Enfin, ça dépend.
De qui.
De quoi.
De quand.
Moi je dis, tu as eu du bol, quand même.

28/4/05 2:07 PM  
Anonymous Serge a écrit...

Je vais prendre pension sur ton blog jusqu'a lire la suite.
Longue vie à ton bonheur.

28/4/05 6:07 PM  
Anonymous tgtg a écrit...

un vrai début de conte de fées.........qui mérite que je patiente pour la suite:-)

29/4/05 12:12 AM  
Anonymous Serge a écrit...

Inutile de mettre un frigo et un divan.
Eh oui,j'avais lu la reponse.J'aime bcp comme tu ecris.Tu as de la classe.

29/4/05 9:20 AM  
Anonymous Anonyme a écrit...

La suite la suite !!!!

Zôt'che ...

Entre nous j'adore l'espadrille !

30/4/05 8:29 AM  
Anonymous m'x a écrit...

Mais non mais non MAIS NON !!!
Ca devrait être interdit de couper le fil comme ça ! M'enfin, tu devrais avoir honte de nous faire ça, c'est vraiment trop... euh trop... méchant ! Voilà.
Arghhh...
*dégouté*

30/4/05 11:46 AM  
Blogger Anne a écrit...

;-)

2/5/05 8:21 AM  
Anonymous barnabé a écrit...

C'est bô !

Mais, dis moi, où il est le dragon ?
Dans tous les contes de fées, il y a toujours un dragon à pourfendre !

2/5/05 10:55 AM  

<< Home