27.3.05

A nos amours.

Entre toutes choses, Béatrice avait un rapport compliqué avec les hommes. Comment expliquer, sinon, qu'elle en changeait comme de mouchoir, hormis le fait qu'une fois retranchés les couards et les bornés il n'en reste pas lourd ?

Dans le fond, je crois qu'elle était beaucoup plus forte qu'eux. Vous me direz, souvent c'est pas difficile : suffit d'un peu de constance, voilà tout. Mais je crois surtout que son trop-plein d'énergie leur faisait peur. Béa, la vie débordait d’elle comme le lait qu'on oublie sur le feu – imaginez un cheval lancé au galop sur la plage, la robe luisante d'écume, le long d'un matin désert : Béa c'était quelqu'un qu'il fallait suivre, Béa c'était quelqu'un qu'on n'arrête pas.

Ils furent nombreux à tenter de s'aligner, et bien peu à tenir la distance ; et j'ai peur que toutes les pages de ce journal ne suffisent pas à dire le mélange d'attraction/répulsion que ma sœur suscitait auprès de ceux qu'elle éconduit. Ah ça, elle en a laissé derrière elle, des inconsolables ; des qui à les croire ne s'en relèveraient jamais, des qui parlaient d'aller finir leur misérable existence dans un coin paumé du Pérou, des qui juraient qu'au vu de la célébrité qu'ils obtiendraient elle s'en mordrait les doigts. Ha ha.

Et nous qui n'écoutions plus Ménie Grégoire et pas encore Brigitte Lahaie, nous qui devions nous contenter des pseudo-conseils du Dr David Elia dans OK Magazine, nous qui n'eûmes pas à nous battre pour la pilule ou l'avortement mais qui, cela dit, dûmes nous débrouiller seules pour jouir de cette liberté que d'autres avaient chèrement conquise pour nous (bientôt le sida viendrait enrayer ce mouvement), le récit de ces déceptions insondables nous fascinait. Se pouvait-il qu'un homme un tant soit peu sensé puisse tenir ce genre de discours ? Et, mon Dieu, étaient-ils tous taillés dans le même moule ?

L'avenir me prouverait que non, n'empêche, au jour funeste ils ne furent qu'une poignée à venir témoigner ; qui d'un souvenir, qui d'un échange, qui d'un moment de tendresse… Faut croire que tous les autres s'étaient exilés à Lima. Oh, je ne parle pas de la foule dans la petite chapelle, ni de la procession qui suivit ; je parle de ceux qui ont un jour ou l'autre pleurniché dans mon giron et qui le lendemain qu'elle était morte ont détourné leurs pas quand le hasard a fait croiser nos routes ; les malheureux. Ma sœur avait-elle à ce point fait voler leurs sens en éclats ?

Et si ce soir je suis un peu amère – si pour tout dire ce soir je l'ai un peu mauvaise –, c'est que je pense à l'un d'eux en particulier. Si celui-là je l'appelle Vincent, ça vous ennuie ?

Il est deux heures du matin, là. Je suis devant mon bureau, je sirote un whysky (soyez gentils, allez pas le dire à mon docteur). Sur la mini-chaîne que Franck m'a réparée, j'écoute en sourdine ce chanteur parti trop tôt ; lui aussi. Oh, si j'avais l'âme vagabonde, j'ajouterais le clapotis des vagues, un vol d'oiseaux dans l'horizon, le souffle du vent au creux de votre oreille, mais non ; Jeff Buckley et le clap-clap de mes doigts sur le clavier sont les seules choses qu'on entend dans la maison.

Il est deux heures du matin, et je n'ai pas sommeil. Tout à l'heure j'ai fouiné dans mon débarras, ouvert des cartons oubliés ; fait un peu de tri, rangé des photos et relu quelques lettres, auxquelles je me suis retenue de pas mettre le feu. Et pour finir, je suis revenue me coller devant l'écran – avec mon verre.


Tu sais Vincent, ce soir je me sentais vraiment d'humeur à régler de vieux comptes. Rouvrir de vieilles plaies, passer mon doigt sur d'anciennes cicatrices, y déverser le sel de mes rancœurs. Mais je ne le ferai pas.

Il est tard et ma colère s'en est allée.

Je leur aurais dit, à tous, que t'étais beau comme un ange et malin comme le diable ; je leur aurais dit comment tu as rencontré ma sœur, comment vous vous êtes plus, ce que vous vous êtes dit, qu'elle est venue me répéter avec sa mine des grands jours. Et telle que je me connais, emportée par mon élan j'aurais écrit le reste : ce que je te reproche, et pourquoi je t'en veux. Ouais, il aurait pas fallu grand chose pour que je m'y mette, tout à l'heure. Un peu moins de glace dans mon whysky peut-être ?

Mais il est tard et ma colère s'est enfuie.

En fouillant mes cartons, je suis retombée sur cette phrase, tu sais, celles qu'on recopie sur un cahier d'écolier quand on a quinze ans. Cette phrase, elle dit que La mort c'est apprendre à vivre sans les autres. A l'époque, j'avais trouvée cette phrase jolie, sans plus : elle avait tout d'une lapalissade, je trouvais. Tout à l'heure, quand elle m'est revenue soudain en lisant ses lettres, j'ai mesuré combien elle disait vrai. Et ce soir, avec elle je me suis débarrassée de cette colère qui m'a si longtemps étouffée.

Il est tard et ma colère s'est tarie.

Allez Vincent. Sois tranquille. J'ignore si là où tu l'as rejointe à ton tour vous vous êtes retrouvés, j'ignore si là-haut vous continuez à vous tenir par la main ou à vous déchirer – tout ce que j'espère, c'est que tu sais maintenant combien elle t'a aimé.

I heard there was a secret chord
That David played and it pleased the Lord
But you don't really care for music, do you ?
Well it goes like this : The fourth, the fifth,
the minor fall and the major lift
The baffled king composing Hallelujah

Hallelujah hallelujah
Hallelujah hallelujah

Bien sûr, de tous les hommes que ma sœur a connus Thierry reste mon préféré. Faut dire qu'ils faisaient vraiment un beau couple, tous les deux, et que leur histoire paraissait partie pour durer. Après l'état duquel elle sortait, on est nombreux à s'être avoués soulagés, à la croire tirée d’affaire. Elle, elle parlait de s'installer, de trouver un travail, et même de se rabibocher avec son père – c'est vous dire. Cette année-là, avec lui elle était resplendissante, une beauté sauvage et sanguine à la fois, je vous jure qu'il fallait pas lui marcher sur les pieds, quand elle partait à moto accrochée à sa taille je serrais les lèvres, non non, moi pas jalouse, moi contente pour elle, et vous pouvez croire moi.

D'autant que, comme je vous ai dit, un jour d'une deuxième moto est descendu un grand moustachu au regard sombre et aux cheveux en épis, et celui-là j'ai tout de suite su qu'il était pour moi.




(photos X)

8 PETIT(S) COMPRIMÉ(S):

Anonymous Jean-Pierre a écrit...

Ce que tu as écrit sur ta soeur est vraiment, absolument magnifique.

28/3/05 10:29 AM  
Anonymous jujuly a écrit...

Comme c'est poignant, Anitta, de te lire, de te deviner, de te voir encore si amère, des années plus tard...
Les anglo-saxons ont une expression pour les personnalités comme celle de Béatrice: larger than life. Alors forcément, comment ne pas se sentir à l'étroit ?

28/3/05 11:26 AM  
Anonymous Anonyme a écrit...

Bonjour à tous,

Bon, allez une petite phrase de kippling, je me demande encore si elle est hors contexte :

-"Mon enfance, je la porte autour du cou comme un arc en ciel"

Noodle

28/3/05 12:26 PM  
Blogger Anne a écrit...

Oh non ça ne m'ennuie pas que tu l'appelles Vincent... J'ai comme l'impression qu'il va en prendre pour son grade, celui-là...

J'espère que ce que tu écris en ce moment te fait du bien, Anitta. Diable que c'est beau à lire, en tout cas.

29/3/05 8:45 AM  
Blogger *Isadora* a écrit...

Ce sont les filles "trop" tout court qui font peur aux garçons, qui n'ont d'autre secours que la lâcheté parce que se bouger pour se mettre au niveau leur demanderait un effort et qu'ils ont peur de l'échec ;)
Je suis un peu amère aussi, aujourd'hui, et ton post résonne particulièrement pour moi, Anitta.

J'espère qu'écrire te libère d'un poids, je te le souhaite...

29/3/05 9:51 AM  
Anonymous barnabé a écrit...

Je me laisse aller à tes notes, chère Anitta.

Je n'ajoute rien d'autre.

29/3/05 11:15 AM  
Blogger Anne a écrit...

Merci à toi...

Et Jeff Buckley en plus...

30/3/05 9:02 AM  
Anonymous jujuly a écrit...

Oh, Anitta... j'ai un frisson... bizarre, il fait pas froid pourtant...
Mille tendresses à toi.

30/3/05 1:27 PM  

<< Home