5.6.06

Le genre humain.

La deuxième chose que j'aimerais que vous compreniez, c'est que, dans la famille de pensée dans laquelle mon père s'était engagé (la même que celle de son père, évidemment), il n'était qu'un simple militant ; un militant dévoué certes, ne comptant ni ses heures ni sa peine, mais pas dévoré par l'ambition d'une carrière, ou je ne sais quoi d'aussi débile. Par quel hasard ses camarades, les plus jeunes notamment, le choisirent, lui et pas un autre, pour être leur candidat lors des municipales, je l'ignore. Peut-être pour un sens éprouvé de la rigueur, qui débordait largement du cadre familial ?

Ce que je sais par contre, c'est qu'à cette époque, le charmant petit bourg d'Armville, près de Fort-Synthe, était dirigé depuis la nuit des temps par le docteur Eugène Willmott, dont la figure tutélaire et les larges épaules régnaient alors sans partage sur la ville – et nous étions mes sœurs et moi si habituées à cet état de fait qu'il nous paraissait inconcevable qu'on pût, comme ça, en changer.

Eugène Willmott, donc. Un sacré personnage, celui-là ! D'un aspect physique pas très engageant (avec son regard dur et ses sourcils broussailleux, les enfants ne se battaient guère pour sauter sur ses genoux à la St-Nicolas), l'auréole de bravoure et de courage qui ceignait son front auguste façonnait sa renommée bien au-delà des générations, que dis-je, transfigurait les frontières : résistant de la première heure (des cicatrices partout en prime), compagnon de la Libération (Rol-Tanguy puis Leclerc) et, faucille sur le marteau, à tue et à toi avec les sommités du Parti. En un mot comme en cent : une stature indéboulonnable.

Oui, mais voilà : sous le poids des ans, notre maire ployait l'échine plus qu'il n'est raison, et sa santé légendaire avait un peu tendance à se faire la malle. Pour vous dire les choses sans langue de bois : à bientôt 80 piges, Papi Eugène sucrait les fraises, et pas par le dos de la cuillère. Un comble pour celui qui fut très longtemps notre médecin de famille, chez lequel nous redoutions tant d'aller faire soigner nos fièvres…

Quelle tristesse ! Crosse et mitre en moins, on eût juré l'agonie d'un pape. Les conseils municipaux n'étaient plus qu'un jeu d'ombres où de vagues conseillers lisaient pour lui les décisions prises sans lui, et les commémorations et sorties officielles viraient à la farce, tant les discours qu'il y ânonnait laissaient sa langue en écorcher tous les mots. Aussi, à l'heure approchant du renouvelement des édiles, il ne se trouvait plus grand monde, parmi les camarades, pour voir ce despote plus très éclairé illuminer de son charisme la campagne qui s'avançait – non plus que les meetings inhérents à.

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Pour ma part, j'ai toujours pensé qu'en province davantage qu'à Paris, et dans les villages reculés plus encore que dans les grandes villes, la politique politicienne – ce théâtre cruel qui se voudrait tragédie antique mais ne tient que du polar moderne – ne se pare d'aucun vernis. Le genre humain est ainsi fait que, plus secrètes et pas moins féroces, les luttes au couteau auxquelles se livrent les héros s'arrêtent rarement au premier sang.

Si, dans l'équipe se chargeant d'expédier les affaires courantes de sa fin de règne (mon père assurant le secrétariat de la cellule, ou de la mairie, ou peut-être des deux en même temps, allez savoir), l'on estimait qu'Eugène avait fait son temps, et si la personnalité de mon père ne souffrait pas la contestation, il ne fallait tout de même point compter que cette succession annoncée se déroule sur un tapis de pétales de roses.

Car, bien sûr, il y avait un problème. Non du côté de mon père, je l'ai dit. Mais plutôt de ce qu'à côté de monsieur le Maire se tenait un dénommé Fernand Cappel, frère d'armes du susdit et vaillant septuagénaire aussi mûr que son mentor, en un peu plus étanche, qui estimait avec force borborygmes et gesticulations que le poste lui revenait de droit.

Les militants les plus jeunes protestèrent, une première. Certains conciliabules se tinrent à la maison, dont les éclats parvenaient dans nos chambres. Même si on ne comprenait pas toujours leurs discussions enflammées, on se doutait bien que quelque chose de pas réjouissant se tramait dans le salon. D'autant que le débat se poursuivait le soir entre mes parents.

L'affaire remonta en haut lieu, évidemment. Dame, au point que s'étaient échauffés les esprits sur le terrain, on n'allait quand même pas remettre en cause ce bon vieux centralisme démocratique !

Soyons cynique un instant, voulez-vous ? De vous à moi, qu'est-ce qui a changé aujourd'hui ? Progrès de la médecine aidant, sait-on mieux persuader, aujourd'hui, les générations ayant déjà fait leurs preuves de laisser gentiment leur place ? Mmm, pas sûr : à ce jour, il n'existe pas de Subutex aidant à faire passer la fièvre du pouvoir.

Répondez-moi. Avez-vous déjà vu se faire élire un mort-vivant ? Si, vous savez : cet ancêtre qu'on vous présente en pleine forme (quitte à maquiller les tâches de son visage sur les affiches), qu'on aide à monter discrètement sur l'estrade sans ses béquilles, à qui la voix balbutiante est attribuée à une sono mal réglée, et la perte de mémoire subite au décalage horaire ? Avez-vous déjà assisté à ces campagnes menées sur l'air du " Ne soyez pas ingrats, citoyens, ce gars-là a donné sa vie pour vous…" ? Et un an avant l'échéance qui suivra, on remplacera en douceur le vieux sage par un jeune (avec un peu de chance, on pourra même sortir l'ancêtre du formol pour adouber son dauphin). Dieu merci, cette pantalonnade ne marche pas à tous les coups !

Je vous le dis en passant. Le jour où on interdira formellement à un élu de rempiler plus de deux fois dans le même mandat, la Terre n'en tournera que mieux. Vous ne trouvez pas ?

Un jour, la décision tomba : au nom de l'intérêt supérieur du Parti et de la Nation, mon père fut prié de s'écarter. Il le fit.

Je me demande. Enfin. Je. Lui. En souffrit-il ? A sa place. Difficile. Désaveu. Trahison. Pâle. Pas un mot. Je n'ai rien vu. Rien. Même Mamie Berthe ne sut rien me dire. Il ne le montra pas. Pourtant, je suis sûre. Bien sûr que oui. Vous le connaissez. Impassible. Touché à l'intérieur. Au plus profond…

Cette année-là, la gauche a remporté les élections municipales. Ce fut une vague impressionnante : flopée de grandes villes quittant le giron de la réaction, brassée de bourgs tombant droit chez les sociaux-démocrates, nuée de villages destinés à tester grandeur nature les effets du réformisme local – sauf un : le nôtre. Qui entra d'un coup d'un seul dans l'ère des ronds-points fleuris, des avenue du Général de Gaulle, cité André Malraux et salle des sports Georges Pompidou (je caricature à peine). C'était la fin des Trente Glorieuses, et nous ne le savions pas.

Curieusement, nous ses filles avons été un peu mieux vues, dans le village. Les gens étaient soudain plus attentionnés, envers nous – comme s'ils se sentaient responsables, ou coupables. Comme si nous portions sur le visage ce courage qui leur avait manqué. Bon, ceci n'enlève rien au fait que beaucoup pleurèrent la défaite avec des larmes de crocodile. Polar moderne, vous dis-je. Glauque à souhait.

Quant à nous, les femmes de la maison, faut croire qu'on était sans doute un peu bêtes. Même si, pour tout dire, ça ne nous faisait pas vraiment sauter de joie, on s'est dit que mon père allait sûrement être davantage présent, à la maison. Qu'on mangerait ensemble le soir, désormais. Tous les cinq autour de la même table, et qui sait ? Qu'on partirait tous en week-end. Mouais. Tu parles comme on se fichait le doigt dans l'œil ! Pas sitôt proclamés les résultats du vote, le combat repartait de plus belle, et mon père avec.




(toiles Wassily Kandinsky)

12 PETIT(S) COMPRIMÉ(S):

Anonymous Patrick a écrit...

Anitta, les élus ont ceci en commun : un énorme ego, même si certains le cachent bien. Ils ont appris très tôt à tuer le père. C'est une autre caractéristique.
Ton Papa a-t-il été déçu ? Bien sûr quelque part il le fut, mais je crois que dans le même temps il a été soulagé.

5/6/06 9:57 PM  
Anonymous Cristophe a écrit...

On dirait une histoire d'un temps très ancien. Pourtant, c'était hier.

5/6/06 10:53 PM  
Anonymous blog-trotter a écrit...

Depuis que je marche dans les Converses étoilées de votre blog, je prends la mesure concrète de vos pensées dialecticiennes et surtout affectives qui sont en résonnances parfaites avec les miennes. Nous avons du être frère et soeur dans un autre centralisme démocratique. ; )
On ne le répètera jamais assez : "Le parti a toujours raison, c'est la réalité que se trompe !"
Je vous embrasse ce soir...à la russe.

5/6/06 11:29 PM  
Blogger Roger a écrit...

Je ne sais pas pourquoi (en fait si, je sais), mais ce billet me rappelle plein de souvenirs personnels.
Et aussi, cette citation :
"Les honneurs sans le pouvoir sont les pierres tombales de nos ambitions." (Maurice Druon)

Très certainement, cette soif de pouvoir qui habite les hommes et les femmes est restée intacte au travers les époques. Et, nos vieux octagénaires (nona..?) restent toujours accrochés aujourd'hui ä leur mandat comme une vieille moule à son rocher.
Sans doute, ce qui a changé, un peu, beaucoup,voire disparu , c'est ce sens de l'honneur et du dévouement comme celui de to püre, cette envie de croire en la possibilité de changer les choses.
Aujourd'hui, la notion d'intérêt général a des définitions bien personnelles...

6/6/06 7:44 AM  
Blogger tirui a écrit...

ah anitta, quand nous aurons 80 ans, serons-nous vraiment prets à laisser nos électeurs pardon nos lecteurs, aux générations montantes de blogueurs ? saurons-nous nous retirer, avant de radoter, de la blogosphere ?

6/6/06 10:08 AM  
Anonymous jujuly a écrit...

Avoue, Anitta : en vrai, tu es historienne !

6/6/06 11:06 AM  
Anonymous Fauvette a écrit...

Ces dinosaures de la politique, et leur entourage, qui s'incrustent, au risque de faire perdre leur camp. Pfff moi cela m'énerve encore. C'est tellement cette chanson à laquelle nous avons eu droit. Et encore cette génération avait effectivement donné de sa personne, mais celle que nous subissons actuellement s'est surtourt servie.

Bien sûr que ton père a été touché, il était vraiment impliqué, et même s'il ne demandait rien, cela a dû être dur à encaisser.

J'ai beaucoup aimé ce billet, je reviendrai le lire !

6/6/06 1:50 PM  
Anonymous akynou/racontars a écrit...

Ça n'a pas tellement changé, je veux dire certaines mœurs politiques. Enfin, pas politiques, humaines… Car la politique a bon dos. on l'accuse de tout, mais n'est-elle pas l'exact reflet de nos petites misères…
Combien de vieux cacochymes qui refusent de passer la main… Dans les universités, dans les entreprises, à la télé… Je sais qu'on peut être jeune d'esprit jusqu'à fort tard, mais il y a un temps pour tout. Un pour nous, un pour nos enfants…

6/6/06 5:22 PM  
Anonymous Ka a écrit...

Militant dévoué, engagé pour une cause et non pour un privilège, il a toujours tout donné, même ce que de plus jeunes ont voracement repris... En cela le genre humain est souvent bien différent, au nom d'un intérêt quel qu'il soit ...
Dans cette saga de la contrée de Fort-Synthe, la stature indéboulonnable de ton père, ce héros, forme l'un de mes personnages préférés ....
Sans y croire ce soir, en faisant un détour par ma pharmacie attitrée, gloups, j'avale ma salive, il y a un nouveau petit comprimé à déguster ! Merci bien sûr, c'était toujours aussi bon.

6/6/06 9:38 PM  
Blogger Telle a écrit...

Tu vois, Anitta, je poursuis sur la lancée de Tirui... facile à dire d'où nous sommes qu'il y a un temps pour les uns et que le moment venu, ils doivent faire la place aux autres. Justement, le vieux a acquis une certaine expérience et il souhaite en faire profiter le jeune. Le vieux se dit que le jeune va commettre les mêmes erreurs que lui et que donc, lui, le vieux, est indispensable.

Le vieux qui se retire de lui-même malgré son expérience est un sage. Et c'est de lui justement qu'on aurait besoin.

Je t'embrasse.

6/6/06 10:42 PM  
Anonymous blog-trotter a écrit...

:o)

7/6/06 8:15 AM  
Blogger Asterie a écrit...

C’est une banalité que de dire qu’en politique ce qui compte ce n(est pas de régler les problèmes du pays mais simplement der prendre ou de garder le pouvoir et pour cela il faut commencer par tuer ses propres amis.

7/6/06 9:56 AM  

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